Et puis, et c'est là le grand point, la carrière est encombrée. Je dis la carrière même de professeur d'État, de professeur officiel. Pour le métier d'institutrice, n'en parlons même pas. Voilà vingt ans que je combats cette espèce de fureur qu'a la bourgeoisie française (qu'elle avait surtout) de pousser les petites filles du côté du brevet. Dans un pays où toutes les filles sont institutrices, il est évident qu'il vaudrait mieux, infiniment mieux, se faire modiste. L'engouement de la petite bourgeoise française pour le diplôme d'institutrice est tout à fait analogue à celui du peuple pour le métier de couturière. La France est un pays où toutes les petites filles de la bourgeoisie sont institutrices et où toutes les petites filles du peuple sont couturières. Il en résulte que les deux tiers des couturières et les neuf dixièmes des institutrices meurent d'inanition.
Mais si les institutrices ne trouvent pas à se placer, les professeurs mêmes, les femmes professeurs, élèves de Sèvres ou de Fontenay, commencent à marquer le pas; et c'est un terrible pas. On ne fait plus d'agrégées, parce que toutes les places qu'on aurait à leur donner sont prises. L'enseignement lui-même n'est déjà plus une carrière pour les femmes.
Je m'arrêterai peu à une observation que fait Mme Arvède Barine à ce sujet. Il y a, d'après elle, défiance et mauvais vouloir de la bourgeoisie française à l'égard des professeurs de lycées de filles. Une de ces jeunes filles lui a dit: «Il ne faut pas se faire d'illusions. Nous sommes des déclassés.»
Exagération. Je n'ai jamais remarqué cela. Les lycées de jeunes filles sont, selon les pays, très fréquentés, ou assez fréquentés, et les professeurs de ces lycées sont très correctement considérés. Le petit monde réactionnaire ne les aime pas et il ne faudrait pas qu'elles s'en étonnassent. Les lycées de jeunes filles ont été créés contre ce monde-là et pour soustraire un certain nombre de jeunes filles à son influence. Il faut voir les choses comme elles sont et ne pas, naïvement, s'en ébahir. Mais il n'y a pas—et cela doit suffire—il n'y a pas de préjugé général contre les professeurs de lycées de filles, non pas plus que contre les professeurs de lycées de garçons. La bourgeoisie française les considère, soit d'un œil favorable, soit d'un œil nonchalant, mais sans animosité. Il faut savoir se contenter de cela. La devise du sage a toujours été: «Oh! pourvu qu'on me laisse tranquille!» Or il est incontestable qu'on les laisse tranquilles.—Mais que ce soit une très belle carrière, pour les raisons et à considérer les chiffres que j'ai énumérés plus haut, non, ce n'est pas une très belle carrière.
Ainsi donc, malgré le libéralisme actuel de notre législation, la situation des jeunes filles qui ont à se créer une carrière est vraiment pénible encore. Il faut, pour la rendre meilleure, en appeler à l'administration un peu;—aux mœurs, beaucoup, et vivement les exhorter à vouloir bien se modifier sensiblement;—aux jeunes femmes elles-mêmes enfin et leur conseiller de considérer plus attentivement leurs intérêts.
L'administration devrait ouvrir plus largement aux femmes ses portes augustes. Elle admet des postières, des télégraphistes, des téléphonistes. Fort bien; mais elle devrait peupler ses bureaux de bureaucrates féminins. Les femmes sont d'excellents bureaucrates, un peu lents, mais ponctuels, dociles, exacts et minutieux. Elles remplaceraient très avantageusement ces employés de ministère, de municipalités, de préfecture et sous-préfecture, etc., qui, robustes et vigoureux, font véritablement un métier de femme et qui seraient infiniment mieux, ne fût-ce que pour leur santé, à courir les pays comme conducteurs de travaux ou comme commis voyageurs. Les bureaux aux femmes, une des solutions du féminisme est là, et aussi une des améliorations à apporter aux services publics; car la nature reprenant ses droits, le bureaucrate mâle n'a jamais qu'une idée, celle de déserter le bureau, et il a toujours des inquiétudes dans les jambes, tandis que la femme est naturellement plus patiente et plus sédentaire.
D'autre part, il faut faire appel aux mœurs, au public, qui a encore beaucoup trop de préjugés à l'égard des femmes faisant un métier, j'entends faisant un métier nouveau. Qu'il songe peu à confier une cause à plaider à une femme, à la rigueur je le conçois; mais qu'il hésite à appeler une femme médecin auprès d'une femme malade, ou d'un enfant malade, c'est où je ne le comprends plus guère et même plus du tout; qu'il ne comprenne pas que le véritable médecin d'enfants, le médecin d'enfants idéal, est une femme qui aura fait de bonnes études médicales, c'est ce que je ne puis me mettre dans l'esprit.—Je n'aime ni la femme avocat ni la femme avoué, et il me semble que la discussion âpre et la procédure habile ne sont guère choses féminines; mais je vois une femme notaire parfaitement bien, avec son goût de l'ordre, du classement méthodique, de la ponctualité... Or croyez-vous qu'une femme notaire eût un seul client? Je gagerais que non. Eh bien, c'est la mentalité française qu'il faut changer à cet égard; ce sont les mœurs, c'est-à-dire les habitudes enracinées qu'il faut, par des raisonnements incessants et par des discussions précises, et par des démonstrations topiques, détourner d'elles-mêmes, diriger dans un autre sens, dans un sens meilleur. Cela se fait peu à peu. On finit par y arriver. On est étonné d'abord du temps qu'il faut pour cela et ensuite, brusquement, du peu de temps, en somme, qu'il y a fallu.
Et enfin il faut que les femmes elles-mêmes soient avisées et ingénieuses dans leur conquête de la place à laquelle elles ont droit. Il faut qu'elles aillent d'abord du côté où les chemins sont plus faciles et du côté où les appellent leurs véritables aptitudes. M. Bastien, et après lui Mme Barine, leur parlent de la profession de pharmacien, à laquelle moi-même je les pousse, malgré les observations de mon correspondant, de tout mon pouvoir; du très joli et charmant métier d'horticulteur, auquel elles ne semblent pas songer et qui est admirablement fait pour elles; du métier d'architecte, surtout d'architecte décorateur, qu'elles exercent avec succès aux États-Unis et auquel leur goût inné des élégances les prédestine très précisément; surtout du commerce et de l'industrie, où elles sont déjà, ce qui est un grand point, et où elles n'auraient qu'à étendre de très belles conquêtes déjà faites.
Toutes ces indications, toutes ces orientations, sont excellentes. Je les préconise à nouveau pour donner un coup de marteau de plus sur le clou. Les femmes sont aptes à très peu près à toutes choses; mais parmi toutes les choses auxquelles elles sont propres, il faut qu'elles visent celles auxquelles elles sont accommodées davantage; qu'elles laissent de côté, d'une part les métiers encombrés par elles, d'autre part ceux vers lesquels les pousse surtout un peu de vanité et de gloriole; et qu'elles s'établissent vigoureusement dans les domaines qui sont les leurs et qu'elles se sont en quelque sorte laissé ravir par l'avidité du sexe adverse et la timidité de celui auquel elles appartiennent.