Elle était très bonne. Vous entendez bien qu'il ne s'agissait pas d'un café où l'on ne reçût dans toutes les salles, en haut, en bas et dans les annexes, que des femmes. Il s'agissait d'avoir, dans quelques grands cafés des quartiers du centre, une salle réservée aux femmes seules, je veux dire: aux seules femmes; je veux dire, pour être décidément précis, aux seules femmes seules; avec entrée particulière leur permettant de ne pas traverser les salles pleines de gentlemen et de fumée de tabac.—Comme aux bains!—Précisément, comme aux bains, et c'est tout naturel. Égalité des sexes et aussi distinction et distribution des sexes, pour que tout le monde soit à l'aise.

L'idée a fait son chemin et est en pleine pratique, me dit-on, dans trois ou quatre grands cafés. Mais elle n'est pas excellente, en somme; elle est d'une exécution immédiate assez difficile. Très peu de cafés ont été aménagés pour cela. Très peu ont cette entrée particulière que j'indiquais tout à l'heure comme absolument nécessaire. Or, pour se rendre à la salle féminine, women-room, traverser la salle masculine et être dévisagé par trois cents buveurs de bière, ce n'est pas un régal tentateur.


Aussi a-t-on songé tout récemment à un cercle de femmes, à une maison où les femmes sociétaires seraient chez elles, tout à fait chez elles, du matin à minuit, et pourraient déjeuner, dîner, passer l'après-midi, passer la soirée.

L'idée me paraît juste; elle me paraît philanthropique, elle me paraît pratique. Songez d'abord,—car il y a plusieurs catégories de femmes à examiner dans l'espèce,—songez aux isolées, à celles qui pour cause de célibat, pour cause de veuvage, pour cause de séparation ou de divorce souvent parfaitement honorable pour elles, n'ont pas de foyer. Songez que celles-ci n'ont que deux partis: ou s'annexer à une famille qui leur est proche, aller chez un beau-frère quelquefois grincheux, ou chez un oncle quelquefois insupportable;—ou bien vivre seules, absolument seules, ce qui est pénible à la plupart des hommes et intolérable pour toutes les femmes.

Celles-ci formeraient comme le noyau consistant et permanent du cercle des femmes. Elles y vivraient, en somme, comme certains gentlemen anglais vivent littéralement à leur cercle. Songez, d'autre part, et nous y revenons, et celles-ci encore sont intéressantes, à celles qui ont un foyer et qui certes y tiennent, mais qui, trottant pour leurs affaires toute la journée dans l'immense Paris, voudraient bien avoir une petite heure, au plus, de répit et de repos, et un lieu, bien à elles, où passer cette heure-là.

Celles-ci seraient des oiseaux volants. Elles viendraient goûter ou tremper leurs lèvres dans un verre d'orangeade, qui à deux heures, qui à trois, qui à quatre, qui à cinq. Elles ne seraient pas sans entretenir une certaine animation continue, fort agréable, dans la grande maison un peu sévère.

Troisième catégorie: les femmes du monde qui voudraient babiller entre elles de cinq à six et demie, tantôt un jour, tantôt un autre; je dis entre elles et non pas dans le mêlé et méli-mélo des five o'clock tels qu'ils existent depuis environ cinquante ans et qui ont fini par leur être à très peu près insupportables.


Car vous ne sauriez croire à quel point les femmes françaises sont lasses du five o'clock. Elles ont fini par s'apercevoir qu'elles ne peuvent rien s'y dire du tout. La faute en est à nous, à nous les hommes. Il est bien entendu que le sexe féminin est le plus babillard de tous les sexes. C'est officiel. Seulement il ne babille que quand il est tout seul, et quand nous sommes là, il rivalise immédiatement, et bien contre son gré, avec le peuple carpe. Vous êtes entré bien souvent dans une antichambre à un moment où, dans le salon voisin, il n'y avait encore que des femmes. Vous avez entendu les jolis éclats de voix chantante, les jolis rires, tout ce charmant bruit gai de volière féminine. Bien! Vous entrez. Silence absolu. On se tient. Réserve. Défensive. Un froid. C'est vous qui devez parler maintenant. Un autre monsieur survient. Il parle avec vous. Vous parlez avec lui. Les dames se sont mises à écouter et s'en tiennent obstinément à écouter. Ça les ennuie énormément; mais elles écoutent ou feignent d'écouter, avec une politesse et une déférence déplorables. Ça dure comme cela jusqu'à six heures et demie.