De même aux dîners. Ici moins de rigueur. Quelques conversations de voisin à voisine; mais dominées et gênées (quelquefois favorisées, je dois le reconnaître) par le bruit de la conversation générale; et qu'est-ce que c'est que la conversation générale? C'est la conversation de messieurs les hommes, avec leurs grosses voix écrasantes. Les femmes ne causent librement, aisément, commodément, continûment, que quand elles sont entre femmes.
Voulez-vous être un homme aimé des femmes?... Vous êtes tous là à dire: «Oh! oui! oh! oui! oh!»... Eh bien, ce n'est pas si difficile. Là où des femmes sont assemblées, ne restez jamais plus d'un quart d'heure, un petit quart d'heure, douze minutes et demie, avec une demi-minute pour l'entrée et une demi-minute pour le départir. D'abord, je vous demande pardon, mais, qui que vous soyez, vous n'avez pas d'esprit, n'est-ce pas? pour plus de douze minutes et demie; et ensuite, dans un five o'clock, comme dans la vie,—et c'est pour cela que le five o'clock est l'image de la vie elle-même,—l'homme, pour les femmes, n'est agréable qu'à l'état d'intermède. Si vous faites comme je vous dis, je vous gage que, reprenant votre paletot, votre canne et votre chapeau dans l'antichambre—puisque maintenant on entre dans les salons sans canne ni chapeau, comme si on était un larbin—vous entendrez dire: «Il est charmant, ce monsieur X...»—Entendre dire de soi qu'on est charmant quand on s'en va, ce n'est peut-être pas flatteur, mais encore cela vaut mieux que ne l'entendre dire jamais.
Tenez! il y a un moment des five o'clock que les femmes adorent. C'est six heures et quart, six heures et demie. A ce moment les hommes lèvent le camp. Ils sont attirés au dehors par l'heure des journaux du soir. Ils songent à passer l'un à son cercle, l'autre à son café. Les femmes restent seules, elles sont ravies. C'est leur heure. Elles la savourent; elles la prolongent. C'est ce qui retarde l'heure du dîner. Vous n'avez jamais entendu votre femme arrivant chez vous, je veux dire chez elle, à sept heures et demie, vous dire: «Oui, j'ai musé chez Mathilde. On attendait que les hommes s'en allassent. Ils sont partis, on s'est mis à causer.» Vous n'avez jamais entendu cela? Non? Eh bien! vous l'entendrez ce soir.
Le five o'clock mêlé d'hommes en est venu à tellement horripiler les femmes que quelques-unes ont fini par ajouter un jour à tous leurs jours. Le jeudi, par exemple, elles reçoivent. Puis elles préviennent confidemment leurs amies qu'elles les recevront, sans hommes, le samedi. Il faut pourtant pouvoir un peu ne pas être muettes.
Mais ce n'est pas pratique du tout, ce système-là. Il se glisse toujours quelque homme le samedi, et on ne peut pourtant pas le flanquer à la porte. Il se glisse, le mari oisif ou jaloux, ou jaloux et oisif, qui accompagne sa femme, partout où elle va; il se glisse, le mari plus discret, mais jaloux et oisif aussi, qui n'accompagne pas sa femme, oh! non, mais qui, une demi-heure après qu'elle est entrée quelque part, vient la chercher. Il passait par là, et, passant par là, il a songé que... évidemment... et il n'a pas voulu se priver du plaisir... cela va sans dire.
Et dès que quelques messieurs, qu'on n'a vraiment pas pu chasser, se sont introduits dans le five o'clock for women, tous les gentlemen amis de la maîtresse de maison y subreptent successivement, et le five o'clock for women devient un five o'clock comme un autre.
Pour ces raisons, la mode du five o'clock disparaît très rapidement. Elle n'existe presque plus. Il se meurt; demain on dira: il est mort; et les dames cherchent un moyen de se voir seules à seules et de causer entre elles, sans encombrement masculin, sans accaparation masculine et sans flirt.
Car voilà encore un point, voilà encore une des raisons pourquoi les femmes sont excédées du five o'clock. Vous voyez dans les romans sous-intitulés «mœurs parisiennes» que les five o'clock ne sont pas autre chose que des lieux et des heures de rendez-vous. C'est admirablement faux, comme tout ce qui est dans les romans sous-intitulés «mœurs parisiennes» et qui n'ont jamais eu d'autre objet que de tromper les étrangers sur nos mœurs. C'est merveilleusement faux; mais ce n'est pas faux littéralement, absolument, mathématiquement. Aux five o'clock parisiens les messieurs viennent pour faire admirer leurs jolies manières et leurs jolies paroles, et les dames pour se renseigner sur les toilettes et pour se moquer des messieurs à jolies paroles et à jolies manières. Voilà l'immense majorité des cas. Mais il ne faut pas dissimuler que, de-ci de-là, il se noue ou il s'entretient quelques intrigues dans les five o'clock. Et cela, c'est le désespoir des maîtresses de maison. A chacune cela paraît très naturel et même divertissant chez les autres; mais insupportable chez elle. Plus d'une a répété le mot de cette dame impatientée: «Ah! mais! Ah! mais! Chez moi je donne à dîner, je donne à goûter, surtout je donne à causer. Je prétends ne pas donner à aimer.»