Que me direz-vous encore de ceci, qui me semble du devin Tirésias, tant il me paraît qu'en vérité il faut avoir été homme et femme pour démêler et distinguer si bien les différences, même subtiles, entre l'amour masculin et l'autre: «Il y a sans doute une exagération dans l'assertion qu'une honnête femme ne sait les exigences de son sexe que quand elle aime. Mais la différence immense entre elle et l'homme, c'est qu'elle ne peut les satisfaire qu'en aimant. La différence radicale entre elle et l'homme, c'est qu'il donne plus souvent sa mesure dans la vie active que dans la vie sentimentale, tandis que c'est le contraire chez la femme. Et tandis que la valeur d'un homme, pour lui-même comme pour autrui, dépend de ses œuvres, la femme ne se juge, dans son for intérieur, que d'après son amour. Elle ne sent sa valeur que si son amour est pleinement apprécié, s'il fait vraiment le bonheur de celui qu'elle aime. Il est vrai que la femme demande aussi à l'homme de satisfaire ses sens. Mais tandis que le désir ne naît souvent chez elle que longtemps après qu'elle aime assez pour sacrifier sa vie à celui qu'elle aime, le désir naît souvent chez l'homme longtemps avant qu'il aime assez une femme pour lui sacrifier son petit doigt. L'amour, le plus souvent, naît dans l'âme d'une femme et de là passe aux sens; parfois même n'y arrive pas; chez l'homme, le plus souvent, l'amour part des sens pour aller à l'âme, sans toujours y atteindre. Et de toutes les différences, c'est la plus douloureuse.»

Je n'insiste pas, puisqu'ici nous sommes en face de la vérité même et débrouillée avec une exactitude aussi lumineuse qu'impitoyable.

Voulez-vous une définition, une énumération plutôt des immoralités essentielles? Je vous présente ceci: «Quand les idées morales tiendront compte du criterium de la sélection [moins pédantesquement: quand l'idée morale sera plus en possession et en conscience d'elle-même], la société considérera comme immorales: une union sans amour; une union sans responsabilité; une union entre dégénérés; la stérilité volontaire; toutes les manifestations de la vie sexuelle qui supposent la violence et la séduction; et celles qui prouvent soit l'aversion contre les fins de la nature, soit l'impuissance à remplir ces fins.»

A la condition que l'on limite raisonnablement l'article «dégénérés», car on pourrait en abuser, et à peu que nous ne soyons tous des dégénérés, je souscris à ce programme et j'admire la netteté d'esprit dont il est marqué.

Vous rappelez-vous, dans la Francillon de Dumas fils, le mot de Francillon elle-même: «Eh! Monsieur! la maternité, c'est le patriotisme des femmes...»—A la première représentation (dans ce temps-là on était patriote) on applaudit cinq minutes. Le lendemain je répétai le mot dans une maison amie. La dame du logis poussa un cri de protestation et d'horreur. Elle était un précurseur. Je ne fréquentai plus très longtemps dans cette maison-là. J'ai retrouvé le mot dans le livre de Mme Key: «La vitalité d'un peuple se mesure en première ligne à la capacité et au désir des femmes à donner la vie à des enfants sains, à la capacité et au désir des hommes à défendre la patrie.» (Je copie la traduction; elle est faite par quelqu'un qui ne sait pas le français; mais cela ne fait rien au fond des choses.)

Dans le même ordre d'idées je ne connais rien de plus beau ni de plus vrai que cette page de Mme Key que l'on pourrait intituler: De la nécessité de la famille:

«... Beaucoup de femmes qui se suffisent à elles-mêmes pour tout le reste recherchent le mariage, même sans amour; d'autres femmes, qui veulent garder leur indépendance, souhaitent la maternité en dehors du mariage. Les unes et les autres sont dans le faux. Il faut que l'enfant soit le but de toute la vie. L'enfant a besoin de la famille pour naître; il faut qu'il trouve auprès de sa mère la clairvoyance de l'amour par les qualités qu'il hérite de son père. Une femme qui n'a jamais aimé le père de son enfant nuira à cet enfant d'une manière ou d'une autre, mais à coup sûr, ne fût-ce que par sa manière de l'aimer. L'enfant a besoin d'un cercle joyeux de frères et de sœurs, et l'amour maternel le plus tendre même ne saurait lui en tenir lieu. Priver sciemment et volontairement son enfant du droit de recevoir sa vie du fait de l'homme, l'exclure délibérément et d'avance de la tendresse d'un père est un acte d'égoïsme qu'une femme ne commet pas impunément. Il ne faut pas que le droit à la maternité sans le mariage dégénère en droit à la maternité sans amour. Il est aussi avilissant d'accepter une union libre sans amour que de se marier sans aimer. Dans les deux cas, l'enfant est le fruit d'un larcin. L'enfant né d'un père dont la mère ne veut pas partager la vie [Quel traducteur! Le texte veut évidemment dire: l'enfant né d'un père que la mère élimine], voilà l'enfant illégitime au vrai sens du mot.»

Jamais on n'a mieux présenté les choses, ni mieux montré que maternité, famille et amour sont tellement connexes et même aspects différents d'une même chose, que si l'un manque, on peut dire que les autres n'existent que très incomplètement.

C'est plaisir encore de voir Mme Key discuter avec Schopenhauer et montrer spirituellement les points faibles de la théorie célèbre, et qui du reste demeure une découverte admirable. Vous connaissez la théorie du maître: l'amour, c'est l'attrait réciproque des contraires ou tout au moins des fortes dissemblances. C'est le génie de l'espèce qui veut cela, pour compenser et neutraliser les qualités contraires et aussi les défauts contraires, afin de maintenir un équilibre suffisant dans l'espèce.