Il y a du vrai, reconnaît Mme Key; car entre époux une harmonie qui naît des similitudes fait certainement le bonheur relatif des deux époux; mais elle est «monotone», elle est «pauvre [j'ajouterai: elle est déprimante] et elle devient dangereuse pour le développement de l'individu et celui de l'espèce».

Rien de plus juste, et c'est un des mille aspects de la loi de la guerre: les peuples qui sont toujours en paix sont heureux; seulement ils meurent; il en est des individus comme des peuples.

Il y a donc, incontestablement, du vrai dans la doctrine de Schopenhauer. Mais aussi songez que les différences trop fortes entre caractères, que «les divergences d'opinion dans la conception de la vie, dans l'appréciation des fins, des valeurs, de la direction de l'existence, finissent par mener à l'hostilité

—Qu'importe! répondra le philosophe; c'est pour l'enfant que le génie de l'espèce agit, non pour les parents. Que les parents se fassent la guerre, c'est une condition de la bonne constitution des enfants; ou, si l'on veut, que les parents se fassent la guerre, c'est un effet de contrariétés entre eux qui sont condition de la bonne constitution des enfants.

—Heu! Heu! répond Mme Key, il me semble que des parents toujours en querelles et qui ne sont du même avis sur rien auront peut-être des enfants d'une innéité excellente; mais auront surtout des enfants d'une éducation épouvantable. Le génie de l'espèce n'a pas assez prévu cette conséquence. Il paraît qu'il ne pouvait pas tout prévoir. Et elle conclut assez judicieusement, ce me semble, en disant que «l'instinct sexuel est au fond dans la vérité, mais qu'il a dépassé son but, en rapprochant des êtres par un attrait susceptible de se changer rapidement en haine»; qu'il y a «une limite» en deçà de laquelle différence engendre attrait salutaire; au delà de laquelle différence engendre ou est destinée à engendrer antipathie funeste, même à l'espèce.

Voilà de joli bon sens. N'unissons pas le blanc au blanc; mais n'allons pas jusqu'à unir le blanc au noir. Il faut des tempéraments en toutes choses.

Aussi bien, la théorie de Schopenhauer est surtout un fait qu'il a admirablement démêlé jusqu'en ses menus détails; mais les conséquences qu'il en tire, ou plutôt l'explication générale dont il l'enveloppe, sont douteuses. Oui, en amour, en amour vrai,—je ne dis ni en sensualité, ni en amitié plus ou moins mêlée d'amour,—les contraires s'attirent. Voilà le fait. Écartons «le génie de l'espèce», qui est trop métaphysique pour moi; j'ai essayé plusieurs fois d'expliquer ce fait par ceci que l'amour est, sinon avant tout, du moins pour bonne part, curiosité, et que c'est cette curiosité qui fait que A va naturellement à son contraire, c'est-à-dire à l'inconnu. (Voir mon volume: Pour qu'on lise Platon.) En tout cas, voilà le fait; et c'est grand honneur à Schopenhauer de l'avoir débrouillé.

Mais que ce fait soit quelque chose de providentiel ou seulement d'heureux; que le génie de l'espèce commande ainsi pour que les enfants soient bien constitués, ou seulement que du fait en question il résulte que chez les enfants les qualités et défauts des parents soient compensés et neutralisés, c'est, pour mon compte, ce que je n'ai guère vu. En général, les enfants «prennent d'un côté» et ne prennent quasi aucunement d'un autre. En général, tel enfant est «tout son père» ou est «toute sa mère». Le mélange est rare, donc rares compensation et neutralisation. Et reste seulement que l'antipathie de la mère et du père fait une mauvaise éducation des enfants. Mme Key, dans la mesure où elle contredit Schopenhauer, me paraît avoir raison. En tout cas, sa dissertation est très fine.