«Lorsqu'il s'agit de remplir un devoir important, ne considérer les périls et la mort même que comme des inconvénients et non pas des obstacles.

«Indifférent aux louanges, indifférent au blâme, ne se soucier que de bien faire, en respectant, autant qu'il sera possible, le public et les bienséances.

«Ne se permettre que des railleries innocentes qui ne puissent blesser ni le public ni le prochain.»

Quand Sainte-Beuve s'est trouvé en face de Mme Guizot (la première, Pauline de Meulan), il a été précisément en présence de la femme moderne, de la femme selon le féminisme, même selon un féminisme assez avancé, puisque Mlle Pauline de Meulan gagna sa vie pendant de longues années comme écrivain et comme journaliste. Il est donc ici très curieux à observer. Or, voici:

Mlle de Meulan avait été moquée précisément pour ses occupations d'écrivain et de journaliste. Elle s'était défendue et son seul tort avait été de daigner se défendre; mais elle s'était défendue avec émotion et avec fierté: «.... qu'ils ne songent pourtant pas à m'en plaindre; cela serait aussi déraisonnable que de m'en blâmer. Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire. Je le crois encore et je ne vois pas de raison pour m'affliger maintenant des inconvénients que j'ai prévus d'abord sans m'en effrayer. Vous savez avec quelle joie je m'y suis soumise et dans quelle espérance; vous m'avez peut-être vue même les envisager avec quelque fierté, en prenant une résolution dont ces inconvénients faisaient le seul mérite. Eh bien, rien n'est changé; pourquoi mes sentiments le seraient-ils?...»

Or, que dit Sainte-Beuve à tout cela? Eh bien, ce qui m'étonne presque, il est favorable, ici, sans réserves et avec une force d'affirmation qui ne lui est pas ordinaire: «Voilà bien la femme saintement pénétrée des idées de devoir et de travail, telle que la société nouvelle de plus en plus la réclame, telle que Mme Guizot, sortie des salons oisifs et polis du XVIIIe siècle, sera toute sa vie; et l'exemple de la femme forte, sensée, appliquée, dans le premier rang de la classe moyenne.»

De même, il approuve pleinement le système d'éducation toute morale et toute fondée sur le sentiment du devoir et de la règle que Mme Guizot préconise dans ses Lettres de famille et il dit très sensément: «Les plans d'éducation n'ont pas manqué, et ils ont redoublé dans ces derniers temps, ou du moins les plaintes contre l'éducation et la situation, particulièrement des femmes, se sont renouvelées avec une vivacité bruyante. Du milieu de tant de déclamations vaines... le livre de Mme Guizot, qui embrasse l'éducation tout entière, celle de l'homme comme celle de la femme, offre une sorte de transaction probe et mâle, entre les idées anciennes et le progrès nouveau.»

Mais c'est surtout dans son article sur Mme de Lambert qu'il est très intéressant de suivre et, pour ainsi parler, de guetter Sainte-Beuve de très près. Mme de Lambert est la première en date des féministes, ou plutôt elle serait absolument digne de ce titre si Fénelon, à peine quelques années avant, du reste, n'avait écrit le Traité de l'éducation des filles, traité qui est le livre classique du féminisme et traité, qu'on s'en souvienne toujours, que Jean-Jacques Rousseau a eu surtout pour objet de réfuter quand il a écrit Sophie. Enfin Mme de Lambert est au moins la première en date des femmes qui ont été féministes.