Dans ses Avis à sa fille et dans ses Réflexions sur les femmes, Mme de Lambert est inspirée par l'horreur à l'endroit de la femme mondaine telle que ce commencement du XVIIIe siècle la manifestait déjà. Elle veut qu'une femme soit très raisonnable, pénétrée de raison, pour en être fortifiée contre ses passions et contre les suggestions mondaines, et c'est-à-dire contre l'ennemi du dedans et l'ennemi du dehors. Elle se méfie de la partie sensible: «Rien n'est plus opposé au bonheur qu'une imagination délicate, vive et trop allumée.» Elle veut qu'une femme «sache penser». Elle proteste contre «le néant où les hommes ont voulu nous réduire». Elle veut ou voudrait faire à sa fille une âme saine. Le mot, excellent, revient souvent sous sa plume: «Quand nous avons le cœur sain, pensait-elle, nous tirons parti de tout et tout se tourne en plaisirs... On se gâte le goût par les divertissements; on s'accoutume tellement aux plaisirs ardents qu'on ne peut se rabattre sur les simples. Il faut craindre les grands ébranlements de l'âme qui préparent l'ennui et le dégoût...»
Elle lève l'étendard, courageusement et avec le plus grand bon sens et avec des raisons singulièrement considérables, comme vous allez voir, contre ce Molière, grand homme, certes, mais qui avait l'âme d'un plat bourgeois sous un génie littéraire incomparable. Elle lui reproche le ridicule qu'il a déversé sur les «femmes savantes». Elle montre, notez cela, que depuis qu'on les a raillées sur cette prétention à l'esprit, mon Dieu, comme dit Sainte-Beuve un peu crûment, «elles ont mis la débauche à la place du savoir». Voilà le succès, lequel juge l'entreprise: «Lorsque les femmes (dit Mme de Lambert) se sont vues attaquées sur des amusements innocents, elles ont compris que, honte pour honte, il fallait choisir celle qui leur rendait davantage; et elles se sont livrées au plaisir.»
Je crois que c'est ici ce que l'on appelle un coup droit.
Et que dit Sainte-Beuve à ce propos? Ah! cette fois-ci, pas grand'chose. Il n'a plus affaire à un esprit tempéré, modéré, «transactionnel», comme tout à l'heure, et il est un peu gêné, semble-t-il, tant pour approuver que pour contredire. Il dit que dans ce petit écrit (les Réflexions sur les femmes), «plus d'une idée serait à discuter». Il tire parti, un peu, d'une boutade de Mme de Lambert sur cet écrit même: «Ce sont mes débauches d'esprit,» pour insinuer que tout cela est un peu jeu et paradoxe. Il plaide les circonstances atténuantes, indiquant que ce livre était surtout, sans doute, un ouvrage de polémique et «avait été composé pour venger et revendiquer dans son sexe l'honnête et solide emploi de l'esprit, en présence des orgies de la Régence.» Il a même un mot assez malheureux. Il dit: «Mme de Lambert préférait à ces femmes éhontées de la Régence jusqu'à la docte Mme Dacier elle-même, en qui elle voyait une autorité en l'honneur du sexe.» Jusqu'à Mme Dacier elle-même. On dirait que c'est le comble du ridicule de préférer l'honnête et glorieuse Mme Dacier à Mme de Parabère ou à Mme de Sabran!
Évidemment, ici, Sainte-Beuve récalcitre, pour employer un mot dont il s'est servi. Mme de Lambert, c'est le féminisme déclaré. C'en est trop pour lui, décidément. On a franchi sa limite, qui, du reste, a toujours été un peu flottante; mais encore il a senti qu'on la franchissait et il a regimbé assez vivement.
Mais c'est à la fin de l'article sur Mme Roland qu'il faut chercher l'endroit où Sainte-Beuve, qui n'a jamais été formel sur cette affaire, l'a, tout compte fait, été le plus. Le passage doit être rapporté tout entier:
«On a voulu dans ces derniers temps (1835) faire de Mme Roland un type pour les femmes futures, une femme forte, républicaine, inspiratrice de l'époux, égale ou supérieure à lui, remplaçant par une noble et clairvoyante audace la timidité chrétienne, disait-on, et la soumission virginale. Ce sont là d'ambitieuses et abusives chimères. Les femmes comme Mme Roland sauront toujours se faire leur place; mais elles seront toujours une exception. Une éducation plus saine et plus solide, des fortunes plus modiques, des mariages plus d'accord avec les vraies convenances devront, sans doute, associer de plus en plus, nous l'espérons, la femme et l'époux par l'intelligence comme par les autres parties de l'âme; mais il n'y a pas lieu pour cela à transformer les anciennes vertus, ni mêmes les grâces: il faut d'autant plus les préserver. A ceux qui citeraient Mme Roland pour exemple, nous rappelons qu'elle ne négligeait pas d'ordinaire ces formes, ces grâces, qui lui étaient un empire commun avec les personnes de son sexe; et que ce génie qui perçait malgré tout et qui s'imposait souvent, n'appartenant qu'à elle seule, ne saurait, sans une étrange illusion, faire autorité pour d'autres.»
Il y a dans cette demi-page, très importante, à remarquer, d'abord la date, 1835. Le passage où Sainte-Beuve a, somme toute, fait le plus de concessions au féminisme est le premier, chronologiquement, de tous les passages où il a traité ou effleuré cette question. Il est plus avancé, à cet égard, si le mot «avancé» signifie quelque chose, en 1835 qu'en 1863 (date de l'article, cité plus haut, sur la comtesse de Boufflers). Remarquez que de tout Sainte-Beuve—questions religieuses à part—on en peut dire autant. Il a été en rétrogradant (je n'y mets aucun reproche et, à un certain égard, au contraire). Il a passé du romantisme au classicisme qui était, au fond, son goût véritable, et il a été du républicanisme de 1828 au bonapartisme conservateur et timoré de 1852. En religion seulement il a passé du christianisme au déisme et du déisme à la haine de Dieu. Il n'est donc pas étonnant que «l'esprit bourgeois», l'esprit moliéresque ait été plus accusé en lui sur cette question aussi, c'est à savoir en féminisme, entre 1850 et 1860 qu'en 1835.
Ce qu'il y a à remarquer ensuite dans cette conclusion sur Mme Roland, c'est que Sainte-Beuve—et c'est la seule fois qu'il l'ait fait—trace son programme féministe, à peu près, fixe ces limites et ces frontières dont nous parlions plus haut, dit: «jusque-là, je veux bien.»