Ces niais, qui avaient un établissement qui leur rapportait plus que de quoi vivre, où ils devaient avec le temps réaliser une petite fortune, ne se dirent pas que l'agrandir pour le laisser plus tard à leur fils, serait le meilleur et le plus sage pour eux et pour lui.

Non. Ils se jurèrent de sacrifier leurs économies, de se priver même du nécessaire pour faire de leur Justin un homme au-dessus de ses parents, un «beau monsieur...»

Et quel monsieur!... La mère le rêvait commis d'agent de change, ou clerc de notaire pour le moins... Le père aimait à se le représenter employé du gouvernement, titulaire de quelqu'une de ces places brillantes et enviées, où, après vingt-cinq ans de services, on atteint un maximum de trois mille deux cents francs par an.

Le résultat de ces visées ambitieuses fut que dès l'âge de neuf ans le jeune Justin fut envoyé au collége de Versailles.

Il s'y comporta juste assez mal pour se trouver toujours sur le point d'être chassé sans cependant l'être jamais.

Cela touchait peu les époux Chevassat. Ils s'étaient si bien accoutumés à considérer leur fils comme d'une essence supérieure, que jamais il ne put leur entrer dans l'esprit qu'il ne fût pas le premier, le meilleur et le plus remarquable élève du collége.

Si les notes de Justin étaient mauvaises—et elles l'étaient toujours, ils accusaient les professeurs de lui en vouloir. S'il n'avait pas de prix à la fin de l'année—et il n'en avait jamais, ils ne savaient quelle fête lui faire pour le consoler de l'injustice criante dont il était victime.

Les conséquences de ce système se devinent.

A quatorze ans, Justin tenait en mépris profond ses parents, les traitait comme des valets et rougissait d'eux au point de défendre à sa mère de le venir voir au parloir.

Lorsqu'il venait en vacances, il se fût fait couper le bras plutôt que d'aider son père et de verser un verre de vin à un client, et même il fuyait la maison sous prétexte que l'odeur de gargote lui donnait des nausées...