On acquit la preuve que, le surlendemain même du jour où il avait reçu de son patron un poste de confiance, ce malheureux avait volé cinq mille francs et masqué son vol par un faux.

Et depuis, il ne s'était pas écoulé de semaine sans qu'il s'emparât de quelque somme plus ou moins importante, variant de deux mille à dix mille francs... Et toutes ces soustractions étaient dissimulées par des fabrications d'écritures si habiles qu'il avait été une fois malade et suppléé pendant quinze jours et qu'on ne s'était aperçu de rien.

Bref, le total de ses détournements s'élevait au chiffre de cent soixante-quatorze mille francs.

Qu'en avait-il fait?... C'est ce que tout d'abord lui demanda le juge d'instruction. Il répondit qu'il ne lui en restait plus un centime.

Ses explications et ses excuses furent celles de tous ceux qu'on prend la main dans le sac, excuses et explications banales.

Nul, à l'entendre, n'était plus innocent que lui, encore qu'il dût paraître bien coupable. Il en était de lui, jurait-il, comme de l'imprudent qui s'est laissé saisir le bout du doigt par l'engrenage d'une machine. Sa seule faute était d'avoir voulu spéculer à la Bourse. Son patron spéculait bien! Ayant perdu, tremblant pour sa place s'il ne payait pas ses différences, la fatale inspiration lui était venue de puiser à sa caisse... De ce moment, il n'avait plus eu qu'une idée fixe: rendre ce qu'il avait pris... S'il avait joué de nouveau, c'était par excès d'honnêteté, et parce qu'il espérait toujours gagner de quoi restituer... mais une déveine extraordinaire l'avait poursuivi. Si bien que, voyant le déficit se creuser de plus en plus, assailli de terreurs et de remords, il était devenu comme fou, et n'avait plus gardé de mesure...

Il appuyait beaucoup sur cette circonstance atténuante que ces cent soixante-quatorze mille francs avaient été intégralement perdus à la Bourse, et qu'il se fût considéré comme le dernier des coquins s'il en eût détourné la moindre portion pour ses besoins personnels.

Le malheur est que les fausses traites trouvées dans ses tiroirs rendaient peu admissible ce système de défense.

Persuadé que les sommes volées n'avaient point été dissipées, le juge d'instruction soupçonna les parents de l'accusé de les recéler. Il les interrogea, et recueillit contre eux assez de charges pour signer leur arrestation. Mais il fut obligé de les relâcher plus tard, faute de preuves suffisantes, et Justin Chevassat fut seul traduit devant la cour d'assises.

Son cas était grave, mais il eut la chance de choisir un jeune avocat qui inaugura en cette affaire un genre de défense souvent imité depuis.