Il ne perdit point ses peines à essayer de justifier son client; il accusa carrément le banquier... Etait-ce bien un homme sensé, disait-il, celui qui confiait des sommes si considérables à un employé si jeune!... N'était-ce pas l'exposer à des tentations trop fortes, le provoquer en quelque sorte au vol! Comment ce banquier ne vérifiait-il pas plus attentivement ses livres!... Qu'était-ce que cette maison où un caissier pouvait en dix mois détourner cent soixante-quatorze mille francs sans qu'on s'en aperçût!... Enfin, que penser d'un patron qui donnait à ses commis le scandaleux exemple des immorales opérations de Bourse!...
Justin Chevassat en fut quitte pour vingt ans de travaux forcés.
Ce qu'il fut au bagne, vous pouvez l'imaginer maintenant que vous le connaissez. Il y réalisa le type ignoble du «bon forçat» grimé de repentirs hypocrites, se ménageant des protections à force d'abjections et de bassesses.
Cette conduite ne manquait pas d'adresse, puisque, au bout de trois ans et dix mois, il fut gracié.
Mais ce temps n'avait pas été perdu pour lui. Au contact des plus vils coquins, ses exécrables instincts s'étaient épanouis, sa scélératesse s'était trempée d'une trempe plus solide, il s'était complété, en un mot.
Et pendant qu'il traînait la jambe sous le gourdin du garde-chiourme, il arrêtait et mûrissait pour l'avenir un plan dont il ne s'écarta pas.
Il rêvait au moyen de s'incarner dans un personnage nouveau, sous lequel jamais on n'irait chercher l'ancien.
Comment il s'y prit, je puis vous le dire:
Par son parrain le valet de chambre, mort avant sa condamnation, Justin Chevassat connaissait jusqu'en ses moindres détails l'histoire de la famille de Brévan.
C'était une histoire bien triste. Le vieux marquis était mort insolvable, après avoir perdu ses cinq fils, qui étaient allés chercher la fortune à l'étranger...