Je sais des Américains, dont on ne peut suspecter la bonne foi, qui ont connu Brandon banquier, Brandon général et Brandon possesseur de puits de pétrole...

—On peut s'approprier un nom...

—Evidemment, surtout quand celui qui l'a porté est mort en Amérique... Le positif, c'est que depuis cinq ans Miss Sarah habite Paris. Elle y est arrivée doublée d'une certaine mistress Brian, sa parente, qui est bien la plus sèche et la plus osseuse personne qu'on puisse rêver, mais qui est en même temps une fine mouche, s'il en fut. Elle amenait aussi un protecteur, un sien cousin, M. Thomas Elgin, sorte de grotesque dangereux, roide, compassé, empesé, qui n'ouvre guère la bouche que pour manger, ce qui ne l'empêche pas d'être une des meilleurs lames de Paris et de faire mouche neuf fois sur dix, au pistolet, à trente pas.

M. Thomas Elgin, qu'on appelle familièrement sir Tom, et mistress Brian, vivent toujours près de miss Sarah.

Lors son arrivée, miss Sarah s'établit rue du Cirque, et tout d'abord monta sa maison sur le plus grand pied. Sir Tom, qui est un maquignon de premier ordre, lui avait déniché une paire de chevaux gris qui firent sensation au Bois et fixèrent l'attention sur elle.

Où, comment et de qui s'était-elle procuré des lettres de recommandation?... Toujours est-il qu'elle en avait qui lui ouvrirent les salons de deux ou trois membres des plus influents de la colonie américaine. Le reste n'était plus qu'un jeu. Peu à peu, elle a étendu ses relations, elle s'est faufilée, imposée, si bien qu'à cette heure elle est reçue dans le meilleur monde, dans le plus haut, et même dans certaines maisons qui passent pour fort exclusives...

Bref, si elle a ses détracteurs, elle a ses partisans enragés... Si les uns soutiennent qu'elle est une misérable, d'autres, et ce ne sont pourtant pas des niais, vous en parleront comme d'un ange immaculé, à qui il ne manque que des ailes... Comme d'une pauvre orpheline qu'on calomnie atrocement, parce qu'on envie sa jeunesse, sa beauté, son luxe...

—Elle est donc riche?...

—Miss Brandon doit dépenser cent mille francs par an.

—Et on ne se demande pas d'où elle les tire?...