—D'où donc vient cette lettre? poursuivit-il. N'est-elle qu'une criminelle plaisanterie? Je ne puis le croire. Est-ce un faux frère, un traître glissé parmi nous, qui l'a écrite? Impossible! quel serait son but? Faut-il donc supposer qu'elle est l'œuvre de la police?...

Ce mot tomba sur la réunion comme une douche d'eau glacée. Des visages blêmirent, bien des regards effarés cherchèrent la porte et la fenêtre, une issue quelconque par où fuir. Plus d'un Ami de la justice crut entendre grincer sur ses gonds la porte de Mazas.

—La police, continuait le président, aurait donc surpris le secret de notre association. Pour plusieurs d'entre nous, ce serait la prison et l'exil. Mais, voyons, est-ce admissible? Que se serait proposé la police en écrivant cette lettre?...

Cette dernière phrase devait être le signal de la plus violente discussion, chacun émettant un avis qu'il s'efforçait de faire prévaloir: les uns, rares, demandant qu'on brusquât le mouvement: les autres, nombreux, proposant de dissoudre la société jusqu'à des temps plus heureux...

A minuit et demi, l'assemblée n'avait rien résolu, sinon qu'on se réunirait en aussi grand nombre que possible pour délibérer.

Après quoi, deux membres ayant été envoyés à la découverte, et étant revenus dire qu'ils n'avaient rien aperçu de suspect aux environs, on décida qu'on allait se séparer et un à un, en prenant plus de précautions encore qu'à l'ordinaire.

[Illustration:—Eh bien, m'écriai-je, ce mariage n'aura pas lieu.]

Une heure sonnait à l'église Saint-Bernard, quand le tour de Raymond vint de sortir.

La nuit était noire et lugubre. Les réverbères dans la brume ne projetaient pas plus de lueurs que le feu d'un cigare.

Regarder autour de soi, essayer de reconnaître si on était épié ou suivi, eût été une pure folie. Raymond n'y songea seulement pas...