Eh bien! monsieur, il faut que je l’avoue à ma honte, ces petites infortunées m’inspiraient une insurmontable répugnance, un dégoût qui allait jusqu’à l’aversion.
J’aurais mieux aimé appuyer mes lèvres sur un feu rouge que sur le front de la plupart d’entre elles...
Je ne raisonnais pas cela, hélas! je n’avais que huit ou neuf ans, mais je le sentais avec une vivacité douloureuse...
Les autres s’en étaient aperçues, et pour se venger, elles m’appelaient «la dame,» ironiquement, et me laissaient à l’écart. Souvent aussi, pendant les récréations, quand les bonnes sœurs avaient le dos tourné, elles me battaient, m’égratignaient le visage ou déchiraient mes vêtements...
J’endurais ces traitements sans me plaindre, ayant comme la conscience que je les méritais...
Que de réprimandes, cependant, elles m’ont valu ces déchirures!... Que de fois j’ai été mise au pain sec après avoir été bien grondée, bien appelée «petite sans soin» ou «méchante brise fer»...
Mais comme j’étais soigneuse, en définitive, studieuse et appliquée, comme j’étais plus intelligente que les autres, les bonnes sœurs m’aimaient assez. Elles disaient que je serais «un bon sujet,» et qu’on me trouverait une place avantageuse avec des bourgeois pieux et riches, de ceux qui composent la clientèle des maisons religieuses...
Elles ne me reprochaient que d’être sournoise...
Je ne l’étais pas, cependant, mais triste et résignée. Tout m’avait tellement heurtée et meurtrie autour de moi, que je m’étais repliée sur moi-même, concentrée, et qu’en dedans de moi je faisais comme un sanctuaire inviolable pour mes pensées et mes inspirations... Peut-être avais-je un mauvais naturel...
Souvent je me le suis demandé dans toute la sincérité de mon âme. Je n’ai pu me répondre, parce qu’on ne saurait être bon juge dans sa propre cause...