Deviner cela n’était point de sa part une preuve extraordinaire de perspicacité. Ne se couchant jamais avant deux ou trois heures du matin, M. de Coralth se levait toujours très-tard. Si donc il montrait son coupé bleu dans les rues avant neuf heures du matin—un vrai crime de lèse-chic—c’est qu’il devait y être forcé par des raisons majeures.

Ses raisons étaient graves, en effet.

Depuis plusieurs mois qu’il avait pénétré une partie des secrets de Mme d’Argelès, le brillant vicomte ne les avait communiqués à personne.

Ce n’était pas, assurément, par délicatesse qu’il s’était tu, mais parce qu’il n’avait aucun intérêt à parler.

La mort soudaine de M. de Chalusse changea brusquement la situation.

C’est le lendemain soir de la catastrophe qu’il l’apprit, à son cercle, et l’émotion qu’il en ressentit fut telle qu’il refusa de se mêler à une partie de baccarat qui commençait.

—Diable!... se dit-il, réfléchissons un peu... Voilà la d’Argelès héritière... Se présentera-t-elle pour recueillir les millions? Du caractère dont je la connais, c’est peu probable, la question d’identité l’arrêtera... Quant à aller trouver Wilkie et à lui avouer qu’elle, la d’Argelès, elle est une demoiselle de Chalusse et qu’il est son fils naturel... jamais de la vie. Elle renoncera aux millions pour elle et pour lui, plutôt que de s’y résoudre... Elle est antique, cette femme-là!

Et sur ce, il s’était mis à chercher quel parti tirer de ce qu’il savait.

C’est que M. de Coralth, comme tous les gens dont le présent repose sur une fiction plus ou moins inavouable, avait grand peur de l’avenir... Pour l’instant il avait l’art de se procurer les trente ou quarante mille francs indispensables à son luxe, mais il n’avait pas un rouge liard de côté, et du jour au lendemain le filon qu’il exploitait pouvait tarir...

Que fallait-il pour le précipiter du faîte de ses fausses splendeurs sur le pavé ou plutôt dans la boue?... Un hasard, une indiscrétion, une maladresse. La sueur perlait à la racine de ses cheveux, quand cette idée le poignait, qu’il n’était qu’un acteur, que la moindre défaillance pouvait perdre. C’est avec passion qu’il souhaitait une situation plus solide, un petit capital qui lui assurât du pain jusqu’à la fin de ses jours et qui éloignât de lui le fantôme de la misère.