—Donc vous voilà saisie... Vous ne faites pas opposition, et huit jours après, des affiches superbes apprennent à tout Paris que «par autorité de justice,» on vend rue Drouot, au plus offrant et dernier enchérisseur, le mobilier, la garde-robe, les cachemires, les dentelles et les diamants de Mme Lia d’A..... Vous voyez d’ici l’effet, n’est-ce pas?... Il me semble entendre vos amis et les habitués de votre salon s’abordant sur le boulevard: «—Eh bien!... très cher, et cette pauvre d’Argelès?—Ah! ne m’en parlez pas!...—C’est une lessive volontaire, sans doute?...—Pas du tout, elle est décavée, tout ce qu’il y a de plus décavé...—Tiens, tiens! Cela me fâche... c’était une bonne fille...—Oh! excellente; on s’amusait beaucoup chez elle, seulement, entre nous...—Eh bien?...—Dame! elle n’était plus de la première jeunesse... Enfin, n’importe, tel que vous me voyez, j’irai à sa vente et je pousserai...» Et en effet, chère amie, vos amis ne manqueront pas de se rendre à l’hôtel Drouot, et vos plus intimes s’abandonneront à leur générosité jusqu’à ce point de mettre une enchère de vingt sous sur quelqu’un des minces bibelots de vos étagères...
Écrasée de honte, Mme d’Argelès baissait la tête.
Jamais en si peu de mots on ne lui avait fait sentir toute l’horreur de sa situation... Jamais on ne lui avait si vivement éclairé l’abîme de honte où elle avait roulé.
Et de qui lui venait cette humiliation suprême?... Du seul ami qu’elle eût, de celui qui était son unique espoir... du baron Trigault...
Et ce qu’il y avait d’affreux, c’est qu’il ne semblait pas avoir conscience de la cruauté de ses paroles, et qu’il continuait d’un ton d’amère ironie:
—Comme de juste, vous aurez une exposition avant la vente, et vous verrez accourir toutes ces poupées du monde, que les fournisseurs, les couturiers, et les imbéciles appellent des «grandes dames»... Elles viendront estimer ce que vaut la vie d’une femme connue et voir s’il n’y aurait pas quelque bon marché à faire... c’est le chic! Les grandes dames que je dis se parent sans façon des diamants qu’elles achètent à la vente d’une fille... Oh! soyez sans crainte, vos bibelots auront la visite de ma femme et de ma fille, de la vicomtesse de Bois-d’Ardou, de Mme de Rochecote et de ses cinq demoiselles... Puis les journaux s’empareront de l’histoire, ils publieront votre déconfiture et le prix de vos tableaux, et tout sera dit...
C’est avec une curiosité craintive que Mme d’Argelès examinait le baron... Il y avait bien des années qu’elle ne lui avait vu, à lui le fanfaron du scepticisme, cette exaltation sincère...
—Soit, fit-elle, je suis prête à suivre vos conseils... mais après?
—Quoi!... vous ne voyez pas où j’en veux venir?... Après... vous disparaîtrez. Je connais cinq ou six journalistes, ce sera bien le diable si je ne persuade pas à l’un d’eux que vous êtes morte sur un grabat d’hôpital... Ce sera le sujet d’une chronique touchante et surtout morale... «Encore une étoile qui file! diront les journaux... Ainsi finissent misérablement toutes ces malheureuses dont le luxe scandalise les femmes honnêtes...»
—Et que deviendrai-je?