Et rapidement, d’une voix profondément troublée, il raconta tout ce qu’il avait appris rue de la Ville-l’Evêque, adoucissant toutefois, autant qu’il le pouvait sans altérer la vérité, ce que la conduite de Mme Trigault avait de trop décidément odieux...

Atténuations inutiles... L’indignation et le dégoût de Mme Férailleur n’en étaient pas moins manifestes.

—Cette femme est une abominable créature!... prononça-t-elle froidement, lorsque son fils eut terminé.

Pascal ne répondit pas. Il sentait bien que sa mère n’avait que trop raison, et cependant il souffrait cruellement de l’entendre s’exprimer ainsi.

La baronne était la mère de Marguerite, après tout.

—Ainsi donc, poursuivit Mme Férailleur qui s’animait peu à peu, cela est bien vrai, il existe de telles créatures qui n’ont rien de leur sexe, pas même l’instinct de la maternité des bêtes... Je suis une honnête femme, moi... je ne dis pas cela pour me glorifier, je n’y ai pas de mérite... Ma mère était une sainte et j’aimais mon mari... Ce qu’on appelle le devoir a été pour moi le bonheur... Je puis parler. Je n’excuse pas une faute, mais je me l’explique. Oui, je puis comprendre qu’une femme jeune, belle, courtisée, seule au milieu de Paris, perde la tête et oublie l’honnête homme qui s’est expatrié et qui brave mille dangers pour lui conquérir une fortune... Le mari est un imprudent, qui expose à ce péril terrible son honneur et son bonheur. Mais que cette femme ayant faibli, ayant eu un enfant, l’abandonne lâchement, le perde comme il en coûterait de perdre un chien, voilà ce qui passe mon entendement... Je concevrais plutôt l’infanticide... Il faut que cette femme n’ait ni cœur, ni entrailles, ni rien d’humain... pour avoir pu vivre, pour avoir pu dormir avec cette pensée, qu’il y avait, de par le monde, un enfant à elle, la chair de sa chair, perdu de par le monde, en butte à toutes les horreurs de la misère, de la honte et de l’abandon... Et elle a des millions... et elle habite un palais... et elle ne songe qu’à la toilette et au plaisir!... Comment, à toute seconde du jour, ne se demande-t-elle pas: «Où est ma fille, à cette heure, et que fait-elle?... De quoi vit-elle?... A-t-elle un asile, des vêtements, du pain? Au fond de quels cloaques a-t-elle roulé? Peut-être jusqu’ici a-t-elle vécu de son travail, et peut-être en ce moment même, l’ouvrage lui manquant et le pain, s’abandonne-t-elle!...» Grand Dieu!... comment osait-elle sortir?... Comment à chacune de ces malheureuses que la faim souvent livre à la débauche, et qu’elle voyait passer, ne se disait-elle pas: «Celle-là peut-être est ma fille...»

Pascal se sentait blêmir, remué jusqu’au fond de lui-même par la véhémence extraordinaire de sa mère... Il frémissait à cette idée que peut-être elle allait s’écrier:

—Et toi, mon fils, tu épouserais la fille d’une telle femme!...

Car il n’ignorait pas les opinions de sa mère et qu’elle s’était attachée d’une invincible étreinte à ces austères traditions qui, dans les vieilles familles de la bourgeoisie, se transmettaient de mère en fille, comme le mot d’ordre de l’honneur du foyer, traditions impitoyables et aveugles...

—La baronne se savait adorée de son mari, hasarda-t-il... Apprenant son retour, elle a été terrifiée, elle est devenue folle...