—Eh bien! reprit-elle, savez-vous ce que je faisais, moi, Pascal, presque au même moment?... Épouvantée de ne pas recevoir de vos nouvelles, je courais rue d’Ulm, et là j’apprenais que vous veniez de vendre votre mobilier et de partir pour l’Amérique... Une autre femme peut-être se serait crue abandonnée... moi, non... J’étais sûre que vous n’aviez pas fui lâchement, et que si vous vous cachiez, c’était pour frapper plus sûrement vos ennemis.

—Ne m’accablez pas, Marguerite... C’est vrai, de nous deux j’ai été le plus faible...

Ils déliraient, ils divaguaient... Perdus dans le ravissement de l’heure présente, ils oubliaient le passé et l’avenir, les angoisses de la veille et les menaces du lendemain; tout, jusqu’à leurs ennemis encore debout.

Mais Mme Férailleur veillait... Elle étendit les bras vers la pendule, et d’une voix vibrante:

—Le temps marche, mon fils, prononça-t-elle, regarde... Chaque minute qui s’écoule, compromet le succès... Qu’un soupçon amène ici la Vantrasson, tout peut être perdu...

—Elle ne nous surprendrait pas, chère mère... Chupin m’a promis de ne pas la perdre de vue... Si elle bougeait de sa boutique, il arriverait vite ici, et en lançant une pierre contre les volets nous préviendrait.

Ce n’était pas assez pour satisfaire Mme Férailleur.

—Tu oublies, Pascal, insista-t-elle, que Mlle Marguerite doit être rentrée à dix heures si elle se résigne au sacrifice que tu attends de son courage...

C’était la voix même du devoir, qui rappelait Pascal au sentiment amer de la réalité. Il se releva lentement, et après s’être recueilli une minute, maîtrisant son émotion:

—Avant tout, Marguerite, ma bien-aimée, commença-t-il, je vous dois la vérité et l’exposé exact de notre situation... Pressé par les événements, j’ai dû agir sans vous consulter et disposer en quelque sorte de votre personne... Ai-je eu tort ou raison?... Soyez juge...