Maxence et Mlle Gilberte étaient trop jeunes, lors de ce dîner, pour en avoir gardé le souvenir. Mais ils se rappelaient bien d'autres circonstances, qui, sur le moment où elles s'étaient produites, ne les avaient pas frappés.
Ils s'expliquaient à cette heure le caractère de leur père, son irritation perpétuelle et les soubresauts de son humeur.
Lorsque ses amis l'accablaient d'outrages, il s'était écrié:
—Soit! qu'on m'arrête, et ce soir, pour la première fois depuis des années, je dormirai d'un profond sommeil!
Donc, il y avait des années qu'il vivait comme sur des charbons ardents, qu'il tremblait d'être découvert, que chaque soir avant de s'endormir, il se demandait s'il ne serait pas réveillé par la main brutale de la police lui frappant sur l'épaule.
Mieux que personne, Mme Favoral pouvait affirmer ces sinistres appréhensions.
—Votre père, mes enfants, dit-elle, avait depuis longtemps perdu le sommeil. Il n'y avait pas de nuit qu'il ne se levât brusquement et qu'il n'arpentât la chambre pendant des heures...
Maintenant, on comprenait ses efforts pour contraindre Mlle Gilberte à épouser M. Costeclar.
—Il pensait que Costeclar le tirerait d'affaire, disait Maxence à sa sœur.
La pauvre fille frissonnait à cette pensée, et elle ne pouvait s'empêcher de bénir son père de ne lui avoir point confié sa situation. Car enfin, eût-elle eu le courage terrible de ne se pas sacrifier, si son père lui eût dit: