«A l'instant même, une plainte était déposée, et vers sept heures, M. Brosse, le commissaire du quartier, se présentait, muni d'un mandat d'amener, au domicile du caissier infidèle.
«Ce caissier, nommé Favoral—nous n'hésitons pas à le nommer, puisque son nom est dans toutes les bouches—venait de se mettre à table, avec quelques-uns de ses amis. Prévenu, on ne sait comment, il gagna une pièce reculée de son appartement, se laissa glisser par la fenêtre dans la cour d'une maison voisine, et réussit à déjouer toutes les recherches.
«Il y a des années, paraît-il, que ses détournements duraient, habilement masqués par des faux.
«M. Favoral avait eu l'habileté de surprendre l'estime de tous les gens qui le connaissaient. Habitant le Marais, il y menait une existence plus que modeste. Mais il n'avait là que sa demeure officielle, en quelque sorte. Dans un autre quartier, et sous un autre nom, il se livrait à des dépenses effrénées, entourant d'un luxe inouï une femme dont il était follement épris.
«Sur cette femme, on n'est pas d'accord.
«Les uns nomment une très séduisante comédienne, dont le théâtre n'est pas à cent lieues du passage des Panoramas; les autres, une dame de la haute société financière, dont les équipages, les diamants et les toilettes ont un renom mérité.
«Il nous serait facile de donner, à cet égard, des détails qui surprendraient bien des gens, car nous n'ignorons rien. Mais dussions-nous paraître moins bien informés que certains confrères du matin, nous garderons un silence qu'apprécieront nos lecteurs. A d'autres le triste honneur d'ajouter par une indiscrétion prématurée à la douleur d'une famille cruellement éprouvée, car M. Favoral laisse au désespoir une femme et deux enfants, un fils de vingt-cinq ans, employé d'un chemin de fer, et une fille de vingt ans, d'une beauté remarquable, et qui a failli, il y a quelques mois, épouser M. C...
«Allons, messieurs les caissiers, à qui le tour?...»
Des larmes de rage obscurcissaient les yeux de Maxence, pendant qu'il achevait les dernières lignes de ce terrible article.
C'en était fait! Innocent, il se voyait traîné sur la claie de la plus infamante publicité. Sa douleur devenait un des aliments de l'insatiable curiosité, un sujet de faits-divers, le texte des commentaires des imbéciles et des méchants. Après avoir défrayé la chronique quotidienne du scandale, le crime du caissier du Crédit mutuel allait passer, à l'état de légende, dans ces recueils illustrés que les libraires au rabais exposent à leur vitrine.