Dès qu'il fut décidé que je lui restais, elle voulut passer en revue mon trousseau. Je n'en avais pas à lui montrer, ne possédant au monde que les haillons que j'avais sur le dos. Tant que j'étais restée chez ma maîtresse blanchisseuse, j'avais achevé d'user ses vieilles robes et je traînais aux pieds les savates que les ouvrières m'abandonnaient. Jamais je n'avais porté d'autre linge que celui que j'empruntais d'autorité aux pratiques, système économique établi chez beaucoup de blanchisseuses.

Consternée de mon dénuement, ma nouvelle maîtresse envoya chercher une couturière, et lui commanda sur-le-champ de quoi me vêtir et me changer.

Depuis la mort des pauvres maraîchers qui m'avaient élevée, c'était la première fois que quelqu'un s'occupait de moi autrement que pour en tirer un service.

J'en fus émue jusqu'aux larmes, et dans l'excès de ma reconnaissance, il m'eût été doux de mourir pour cette vieille femme si bonne.

Ce sentiment me donna la constance de supporter sans dégoût son caractère. Il était difficile. Elle avait des manies singulières, des fantaisies déconcertantes et des exigences ridicules souvent ou exorbitantes. Je m'y pliais de mon mieux.

Comme elle avait déjà deux domestiques, une cuisinière et une femme de chambre, je n'avais pas, chez elle, d'attributions déterminées. Je l'accompagnais à la promenade et quand elle sortait en voiture, j'aidais à la servir à table et à l'habiller, je ramassais son mouchoir quand il tombait, et surtout je cherchais sa tabatière, qu'elle égarait continuellement.

Ma docilité lui plaisait, elle s'occupa de moi; pour me mettre à même de lui faire la lecture, elle me fit apprendre à lire, car c'est à peine si je connaissais mes lettres. Et le vieux bonhomme qu'elle me donna pour professeur, me trouvant intelligente, se piqua d'amour-propre, et m'enseigna tout ce qu'il savait, j'imagine, de français, de géographie et d'histoire.

La femme de chambre, d'un autre côté, avait été chargée de me montrer à coudre, à broder, et à exécuter tous les petits ouvrages de femme, et elle apportait d'autant plus d'intérêt à ses leçons, que petit à petit elle se débarrassait sur moi du plus ennuyeux de sa besogne.

J'aurais été heureuse, dans cette jolie maison de La Jonchère, si on n'y eût pas trop complétement oublié mon âge. J'étais naturellement sérieuse et réservée, comme tous les enfants qui ont été aux prises avec la misère, mais enfin, je n'avais que douze ans, et je souffrais de toujours vivre entre des vieilles femmes qui, dès que je me permettais un mouvement un peu brusque, me grondaient... Que n'aurais-je pas donné, pour qu'il me fût permis de courir et de jouer avec les fillettes que je voyais passer le dimanche, par bandes, sur la grande route!...

Et cependant, pouvais-je souhaiter une condition meilleure? Non. Et je ne devais pas tarder à l'apprendre cruellement à mes dépens...