De mois en mois, ma vieille maîtresse s'attachait à moi davantage et s'ingéniait à me donner des preuves de son attachement. Je mangeais à table avec elle, au lieu de la servir comme au début. Elle m'avait fait habiller de façon à pouvoir m'emmener et me présenter partout.

Elle s'en allait répétant à tout venant qu'elle m'aimait comme sa fille, qu'elle m'établirait et que bien certainement elle me laisserait une partie de sa fortune.

Elle le disait trop haut, pour mon malheur! Si haut, que la nouvelle s'en alla jusqu'aux oreilles de neveux qu'elle avait à Paris, des hommes de Bourse, que je voyais de temps à autre à La Jonchère.

Ils n'avaient guère fait attention à moi, jusque-là. Ces propos leur ouvrant les yeux, ils discernèrent le chemin que j'avais fait dans la cœur de leur parente, et leur cupidité s'alarma.

Tremblant de voir leur échapper un héritage qu'ils considéraient comme leur, ils se liguèrent contre moi, résolus à couper court aux généreuses velléités de leur tante, en obtenant qu'elle me renvoyât.

Mais c'est en vain que pendant près d'une année leur haine s'épuisa en savantes manœuvres.

L'instinct de la conservation aiguisant ma perspicacité, j'avais pénétré leurs intentions, et je luttais de toutes mes forces. C'était un intérêt dans ma vie. Chaque jour, pour me rendre plus indispensable, j'imaginais quelque nouvelle prévenance.

Ils ne venaient guère à La Jonchère qu'une fois par semaine, j'y étais toujours, je luttais avec succès. A diverses reprises, j'avais entendu ma bienfaitrice leur défendre de lui parler de moi, et même les menacer de leur fermer sa maison, s'ils s'obstinaient à la tourmenter à mon sujet.

Je touchais probablement au terme des tracasseries, quand ma pauvre vieille maîtresse tomba malade. En quarante-huit heures, elle fut au plus mal. Elle gardait toute sa connaissance, mais précisément parce qu'elle avait la conscience du danger, la peur de la mort la rendait folle.

Ses nièces étaient venues s'installer autour de son lit, défense expresse m'était faite d'entrer dans sa chambre, et elle n'osait déjà plus faire prévaloir sa volonté.