L'omnibus américain passait. Il l'arrêta d'un signe. Et avant d'y monter:
—Bonne chance, la belle fille! me dit-il, en ricanant.
C'était le 9 janvier 1866, un mardi. Je venais d'avoir treize ans.
J'ai eu, depuis, des épreuves plus terribles, et je me suis trouvée dans des situations bien autrement désespérées, mais je ne me rappelle pas avoir jamais éprouvé un découragement pareil à celui qui m'anéantit, lorsque je me vis seule, sur cette route, ne sachant où aller ni que devenir.
Je m'étais assise sur une de mes malles.
Le temps était froid et sombre. De gros nuages chargés de neige semblaient toucher la cime dépouillée des arbres de l'avenue. Les passants étaient rares.
En arrivant devant moi, ils ralentissaient le pas, se demandant sans doute ce que je faisais là, et longtemps après m'avoir dépassée, ils retournaient encore la tête.
Je pleurais.
Je sentais vaguement que, sans le soupçonner, ma pauvre bienfaitrice m'avait rendu un service fatal. Elle m'avait désaccoutumée de la misère et privée de cette expérience que donne la lutte de chaque jour. Elle avait fait des mains oisives de mes mains calleuses jadis, et durcies par le battoir. En ouvrant mon esprit aux aspirations généreuses et nobles, en m'inspirant le sentiment du bien et du beau, en me donnant ce que jamais je n'aurais eu sans elle: du cœur, elle avait décuplé en moi la faculté de souffrir. Pauvre chère maîtresse! Elle m'avait désarmée, et le combat recommençait.
Il me montait des nausées à la gorge en songeant à ce que j'avais subi chez ma maîtresse blanchisseuse, et à l'idée de ce que me réservait l'avenir de tortures et d'humiliations, je souhaitais la mort.