Ses yeux brillaient si fort, que toutes sortes de défiances s'éveillaient en moi. Il me semblait qu'elle considérait tout ce que j'avais comme une trouvaille inespérée. Ses mains avaient des frémissements, tandis qu'elle touchait quelque bijou que je possédais, et elle m'attira au jour pour mieux examiner et évaluer mes boucles d'oreilles.

Aussi quand elle me demanda si j'avais de l'argent, résolue à dissimuler au moins ma pièce de vingt francs qui constituait toute ma fortune, je répondis effrontément:

—Non!

—C'est fâcheux! grommela-t-elle.

Mais elle voulait connaître mon histoire, et je fus obligée de la lui raconter. Une seule chose la surprit: mon âge. Et, dans le fait, n'ayant que treize ans, j'en paraissais bien quinze ou seize.

Lorsque j'eus achevé:

—N'importe, reprit-elle, tu as eu de la chance de me rencontrer. Te voilà, du moins, assurée de manger tous les jours. Car je me charge de toi. Je me fais vieille, tu m'aideras à pousser ma brouette. Si tu es aussi fûtée que tu es gentille, nous gagnerons beaucoup d'argent.

Rien ne pouvait moins me convenir. Mais comment résister?

Elle étendit par terre quelques haillons sur lesquels je couchai, et dès le lendemain, vêtue de ma plus mauvaise robe, les pieds dans des sabots qu'elle était allée m'acheter et qui me meurtrissaient affreusement, il me fallut m'atteler à la charrette, avec une bretelle de cuir qui me déchirait les épaules et la poitrine.

C'était une abominable créature, que cette marchande, et je ne tardai pas à reconnaître que son visage repoussant ne trahissait que trop ses ignobles instincts. Après avoir mené une existence inavouable, vieille, ne gardant plus rien de la femme, avilie, repoussée de tous, tombée dans la plus crapuleuse misère, elle avait adopté ce métier de revendeuse des quatre saisons, et elle l'exerçait juste assez pour se gagner sa ration de pain de chaque jour.