—Mademoiselle Lucienne? crie M. Van Klopen.

J'arrive, j'endosse un vêtement; par l'effet qu'il produit sur moi, l'acheteuse juge de l'effet qu'il produira sur elle. M. Van Klopen débite son boniment, et c'est à qui des deux me fera mouvoir:

—Marchez, mademoiselle... Pas si vite... Veuillez reculer... Tournez-vous... Avancez un peu... Tenez-vous plus droite... Le vêtement est délicieux... Il est décidément fort laid, faites-m'en voir un autre.

Et il y a des jours où il vient cinquante clientes, et où pour chacune d'elles, il me faut essayer deux, trois, quatre et jusqu'à dix vêtements.

C'est atrocement ridicule toujours, c'est souvent humiliant. Il y a des femmes qui oublient que je suis une femme comme elles, et non pas une mécanique, ou qui s'imaginent que l'impertinence est une preuve de distinction.

Il y en a qui me parlent comme elles ne parleraient pas à leur servante, et qui ont des exigences ineptes, le dégoût de tout, et des fantaisies impossibles.

Il en vient de laides, de vieilles, de difformes, qui s'étonnent que le même manteau qui va bien sur mes épaules, aille mal sur leur dos, qui s'en indignent, qui s'en prennent à moi, qui m'accusent de m'entendre avec Van Klopen pour les voler et les tromper.

Que de fois, après de telles séances, dans les premiers jours surtout, j'étais tentée de rendre à Van Klopen sa robe de soie!

Mais j'avais perdu mon indépendance superbe, l'audace et l'insouciance qui étaient toute ma fortune.

Les conjectures de mon ami l'officier de paix s'agitaient incessamment dans mon cerveau, et plus je les examinais, plus je les trouvais vraisemblables. Depuis qu'il me semblait avoir découvert un mystère dans ma vie, moi si positive autrefois, je me berçais de chimères. J'attendais, à brève échéance, un événement extraordinaire, une revanche de la destinée... Et je restais.