A la seule façon dont il dégustait sa soupe, il était aisé de voir qu'il se demandait si c'était bien de vraie soupe et si on ne lui en faisait pas accroire. A l'expression de ses yeux, on devinait cette question incessamment posée dans son esprit:
—On me vole, évidemment; mais comment s'y prend-on pour me voler?
Et il devenait défiant, tâtillon et méticuleux comme jamais il ne l'avait été. C'est avec les plus injurieuses précautions qu'il repassait chaque dimanche les comptes de sa femme. Il voulut avoir chez l'épicier un livre dont il soldait lui-même le total tous les mois; il se faisait représenter les bulletins de la boucherie. Il s'informait du prix de la pomme qu'il pelait en longs rubans sur son assiette, et il ne manquait pas d'entrer chez la fruitière s'assurer qu'on ne l'avait pas trompé.
Tant d'efforts n'aboutissaient à rien.
Et cependant, il avait pu constater que Maxence avait toujours en poche deux ou trois pièces de cinq francs.
—Où les voles-tu? lui demanda-t-il un jour.
—Je les économise sur mes appointements, répondit hardiment le jeune homme.
Exaspéré, M. Favoral eût voulu intéresser à ses investigations l'univers entier. Et un samedi qu'il causait avec ses amis, M. Chapelain, le bonhomme Desclavettes et papa Desormeaux, montrant sa femme et sa fille:
—Ces sacrées femmes me pillent, au profit de mon fils, dit-il, et si adroitement que je n'y vois que du feu! Elles s'entendent avec les fournisseurs, qui ne sont que des filous patentés, et il ne se mange rien ici qu'on ne m'ait fait payer le double de sa valeur.
M. Chapelain dissimula mal une grimace, pendant que M. Desclavettes admirait sincèrement un homme qui avait du moins le courage de sa ladrerie.