Il était accompagné d'un homme âgé, à tournure militaire, portant de longues moustaches blanches et ayant à la boutonnière la rosette de la Légion d'honneur.

—Ah! ceci est une insolence! pensa la jeune fille, tout en cherchant un prétexte pour demander à sa mère de changer de place.

Mais déjà le jeune homme et le vieillard avaient installé leurs chaises et s'étaient assis de façon à ce que Mlle Gilberte ne perdît pas un mot de ce qu'ils allaient dire.

Ce fut le jeune homme qui, le premier, prit la parole.

—Vous me connaissez aussi bien que je me connais moi-même, mon cher comte, commença-t-il: vous qui avez été le meilleur ami de mon pauvre père, vous qui me faisiez sauter sur vos genoux, quand j'étais enfant, et qui ne m'avez jamais perdu de vue...

—C'est-à-dire que je réponds de toi corps pour corps, mon garçon, interrompit le vieux. Mais, continue...

—J'ai vingt-six ans. Je me nomme Yves-Marius Genost de Trégars. Ma famille, qui est une des plus vieilles de Bretagne, est l'alliée de toutes les grandes familles.

—Parfaitement exact! déclara le bonhomme.

—Malheureusement ma fortune n'est pas à la hauteur de ma noblesse. Lorsque ma mère mourut en 1856, mon père, qui l'adorait, en conçut un tel chagrin, que le séjour de notre château de Trégars, où il avait passé toute sa vie, lui parut insupportable.

Il vint à Paris, ce qui n'offrait nul inconvénient, puisqu'alors nous étions riches, et il se lia avec des gens qui ne tardèrent pas à lui inoculer la fièvre du moment. On lui prouva qu'il était fou de conserver des terres qui lui rapportaient à grand'peine quarante mille francs par an, et dont il trouverait aisément plus de deux millions, lesquels, placés seulement à cinq, lui constitueraient cent mille livres de rentes. Il vendit donc tout, à l'exception de notre domaine patrimonial de Trégars, sur la route de Quimper à Audierne, et se lança dans la spéculation.