Pour Mlle Gilberte, plus que pour toute autre jeune fille, le parti extrême adopté par M. de Trégars était compréhensible.
Par son orgueil à elle-même, elle s'expliquait son orgueil à lui.
Pas plus que lui, à sa place, elle n'eût voulu s'exposer à l'humiliation d'un refus assuré.
Dès lors, qu'y avait-il de si extraordinaire à ce qu'il vînt à elle directement, à ce que franchement et loyalement il lui exposât sa situation, ses projets et ses espérances?...
—Mon Dieu! se disait-elle, épouvantée de cet examen de conscience et des sentiments qu'elle découvrait tout au fond de son âme, mon Dieu! je ne me reconnais plus! Ne voilà-t-il pas que je l'approuve!...
Eh bien! oui, elle l'approuvait, attirée, séduite par l'étrangeté même de la situation. Rien ne lui semblait plus admirable que la conduite de Marius de Trégars, sacrifiant sa fortune et ses ambitions les plus légitimes à l'honneur de son nom, et se condamnant à vivre de son travail.
—Celui-là, pensait-elle, est un homme, et sa femme aura le droit d'en être fière!...
Involontairement, elle le comparaît aux seuls hommes qu'elle connût: à M. Favoral, dont l'âpre lésine avait été le désespoir des siens; à Maxence, qui ne rougissait pas d'alimenter ses désordres avec le prix du travail de sa mère et de sa sœur...
Combien autre était Marius! S'il était pauvre, c'est qu'il le voulait bien. N'avait-elle pas vu sa confiance en soi! Elle la partageait. Elle était sûre que dans le délai qu'il demandait, il saurait conquérir cette fortune devenue nécessaire. Il se présenterait alors, hautement; il l'arracherait à ce milieu d'âpres convoitises et de débats mesquins où elle semblait condamnée à vivre, elle serait la marquise de Trégars.
—Pourquoi donc ne pas répondre: oui? pensait-elle, avec les émotions poignantes du joueur au moment de risquer sur une carte tout ce qu'il possède.