—Et alors?
—Alors vous pouvez vous imaginer si je brillais, au milieu de toute cette richesse, avec mes savates et mon jupon de quatre sous! Je faisais l'effet d'une tache de cambouis sur une robe de satin. M. Vincent n'en semblait pas moins ravi. Il avait expédié Amanda m'acheter du linge et un peignoir tout fait, et en attendant, il me promenait de la cave au grenier et jusque dans les écuries, en me disant que tout était à ma disposition, et que, dès le lendemain, j'aurais un bataillon de domestiques pour me servir....
C'était visiblement en toute franchise qu'elle parlait, et avec ce plaisir qu'on éprouve à raconter une aventure extraordinaire.
Mais soudain, elle s'arrêta court, comme si elle se fût aperçue qu'elle se laissait entraîner plus loin qu'il ne convenait.
Et ce n'est qu'après un moment de réflexion qu'elle reprit:
—Dame! c'était comme une féerie. Je n'avais jamais tâté de l'opulence des grands, moi, et je n'avais jamais eu d'argent que celui que je gagnais. Aussi, dans les premiers jours, je ne faisais que monter et descendre, tourner, virer, regarder. Je voulais toucher tout de mes mains, pour m'assurer que je ne rêvais pas. J'essayais les fauteuils, je respirais la bonne odeur des fleurs, je me mirais dans les glaces, je sonnais pour faire venir les domestiques, et quand ils arrivaient je leur éclatais de rire au nez. Je passais des heures à essayer des robes qu'on m'apportait par trois ou quatre. Je commandais d'atteler et j'allais faire ma tête au bois, étendue, tenez, comme ça, sur les coussins de ma voiture. Ou bien, je me faisais conduire dans des magasins, et j'achetais des tas de bibelots. M. Vincent me donnait plus d'argent que je n'en voulais, et Amanda était toujours à me dire que je ne dépensais pas assez, que l'autre avant moi s'y entendait bien mieux, et que les vieux sont faits pour payer.... Enfin j'étais comme une folle....
Cependant le visage de Mme Zélie s'assombrissait.
Changeant brusquement de ton:
—Malheureusement, continua-t-elle, on se lasse tout. Après deux semaines, je connaissais la maison à fond, et au bout d'un mois, j'avais plein le dos de cette existence. C'est pourquoi, un soir, voilà que je m'habille.—«Où voulez-vous aller? me demanda Amanda.—A l'Élysée-Montmartre, donc, danser un quadrille.—Impossible!—Pourquoi?—Parce que Monsieur ne veut pas que vous sortiez.—C'est ce que nous verrons!...» C'était tout vu. Je raconte cela à M. Vincent, le lendemain, et aussitôt le voilà à froncer le sourcil et à me dire qu'Amanda a très-bien fait de me retenir, qu'une femme dans ma position ne fréquente pas les bals publics, que si je sors le soir, ce sera pour ne plus rentrer.... As-tu fini!... Non, ce n'était pas l'envie de filer qui me manquait. J'ai toujours fait mes quatre volontés, moi, et je me brûlais le sang de me voir au caprice d'un homme. Mais quoi! Ma belle voiture me tenait au cœur. Je n'osai pas désobéir, mais le dégoût me prit, et il grandit si bien de jour en jour que si M. Vincent n'était pas parti, j'allais le camper là.
—Pour aller où?