—Vous sortirez demain!...
Et sans se hâter:
—Conseillé comme je viens de vous dire, continua-t-il, et armé de l'expérience d'un homme du métier, je me rendis à Grenelle, au nº 3 de la rue des Bergers. J'y rencontrai de vieilles gens, le contremaître d'une fabrique voisine et sa femme, qui habitaient la maison depuis tantôt vingt-cinq ans. Dès mes premières questions, ils échangèrent un regard et se mirent à rire. Ils se souvenaient, on ne peut mieux, de la marquise de Javelle. C'était, me répondirent-ils, une jeune blanchisseuse très-jolie, qui devait son surnom à sa beauté dédaigneuse, à ses idées ambitieuses et aussi à son état, où l'eau de javelle joue un rôle considérable. Elle avait demeuré pendant dix-huit mois sur le même palier qu'eux, et ils lui avaient connu un amant qui se faisait passer pour un employé, mais qui, d'après ce qu'elle leur avait confié, devait être un grand seigneur immensément riche, dont elle espérait tirer bon parti. Ils ajoutaient qu'elle était accouchée d'une fille, et que même ils l'avaient soignée pendant ses couches. Mais la semaine suivante, la mère et l'enfant avaient disparu, et jamais plus ils n'en avaient entendu parler....
M. de Trégars s'arrêta, et après une pause:
—Par ces vieilles gens, reprit-il, j'ai su que la marquise de Javelle s'appelait de son vrai nom Euphrasie Taponnet, qu'elle était de Paris et n'avait pas de parents près de Toulouse. Lorsque je les ai quittés, ils m'ont dit: «Si vous connaissez Phrasie, vous n'avez qu'à lui parler du père et de la mère Chandour, et elle se rappellera bien de nous, allez!...»
Pour la première fois, Mme de Thaller eut un tressaillement. Mais ce fut presque imperceptible.
—De Grenelle, poursuivait M. de Trégars, c'est rue de Bourgogne, 87, que je me rendis. Je jouais de bonheur: la concierge y était la même qu'en 1853. Aussitôt je lui parlai de Mme Devil, elle me répondit qu'elle l'avait si peu oubliée qu'elle la reconnaîtrait entre mille. C'était, déclarait-elle, une des plus jolies petites dames qu'elle eût vues, et jamais en sa vie de portière, elle n'avait rencontré une locataire aussi généreuse. Je compris. Et moyennant deux louis que je lui donnai, cette femme m'apprit tout ce qu'elle savait. Cette jolie Mme Devil, qui était une fine mouche, me dit-elle, avait non pas un amant, mais deux: l'un en titre, qu'elle affichait, qui était le maître et l'officier payeur; l'autre anonyme, qu'elle cachait, qui s'esquivait par l'escalier de service, et qui ne payait pas, lui, bien au contraire. Le premier, la recette, s'appelait le marquis de Trégars. Du second, la dépense, la concierge n'avait jamais su que le prénom: Frédéric.... J'insistai pour savoir ce qu'était devenue Mme Devil, et j'appuyai mon insistance d'une nouvelle pièce de vingt francs. Mais la portière me jura ses grands dieux qu'elle l'ignorait absolument.
Un beau matin, telle qu'une personne qui s'expatrie ou qui veut faire perdre ses traces, Mme Devil avait envoyé chercher un marchand de meubles et une marchande à la toilette, et elle leur avait vendu tout ce qu'elle possédait: son mobilier, son linge et jusqu'à ses nippes. En moins d'une heure, le marché avait été conclu, et elle était partie n'emportant que ses bijoux et son argent dans un petit sac de cuir....
Si la baronne de Thaller suait dans son corset, sous son harnais de bal, elle n'en faisait pas moins bonne contenance encore.
Après l'avoir considérée un moment avec une sorte de curiosité avide, Marius de Trégars reprit: