Lorsque je fis part de ces renseignements au commissaire de police, mon ami, il hocha la tête: «Il y a deux ans, dit-il, je vous aurais répondu: En voilà plus qu'il n'en faut et nous tenons nos gens, car les registres de l'état civil nous livreront le dernier mot de cette énigme à demi déchiffrée. Mais nous avons eu la guerre et la Commune, et les registres de l'état civil ont été incendiés.... Cependant, il ne faut pas perdre courage: un dernier espoir me reste et je sais un homme capable de le réaliser.»
Dès le surlendemain, en effet, il me mit en rapport avec un brave garçon nommé Victor Chupin, en qui je pouvais avoir la plus entière confiance, car il m'était recommandé par un des hommes que j'aime et que j'estime le plus: le duc de Champdoce. Renonçant du premier coup à s'adresser aux mairies, Victor Chupin avec une patience et une ténacité de sauvage suivant une piste, se mit à battre les quartiers de Grenelle, de Vaugirard et des Invalides. Et ce ne fut pas en vain. Après huit jours d'investigations, il m'amena une sage-femme, demeurant rue de l'Université, laquelle se rappelait très-bien avoir accouché autrefois une jeune fille remarquablement jolie, demeurant rue des Bergers, et surnommée la marquise de Javelle.
C'était même ce surnom singulier qui avait fixé sa mémoire. Et comme c'était une femme d'ordre et qui, de tout temps, avait tenu un compte fort exact de ses recettes, elle m'apporta un petit registre où je lus: «Accouchement d'Euphrasie Taponnet, dite la marquise de Javelle, une fille, reçu cent francs....» Et ce n'est pas tout. Cette sage-femme m'apprit qu'elle avait été chargée de présenter l'enfant à la mairie, et qu'elle l'y avait déclarée sous les noms d'Euphrasie-Césarine Taponnet, née d'Euphrasie Taponnet, blanchisseuse, et d'un père inconnu. Enfin, persuadée que mes démarches avaient pour objet une reconstitution d'état civil, elle mettait à ma disposition et son livre de comptes et son témoignage....
Bandée outre mesure, l'énergie de la baronne commençait à la trahir, elle blémissait sous sa poudre de riz.
Toujours du même accent glacé:
—Vous devez le comprendre, disait Marius de Trégars, le témoignage de cette sage-femme, joint aux lettres que je possède, me met à même d'établir devant un tribunal la date exacte de la naissance d'une fille que mon père a eue de sa maîtresse. Ce n'est cependant rien encore. Avec une ardeur nouvelle, Victor Chupin avait repris ses investigations; il s'était mis à dépouiller les registres de mariages de toutes les paroisses de Paris, et dès la semaine suivante, il découvrait à Notre-Dame-de-Lorette l'acte de mariage de demoiselle Euphrasie Taponnet et du sieur Frédéric de Thaller....
Encore bien qu'elle dût s'attendre à ce nom, la baronne se dressa d'un bloc, livide, l'œil hagard....
—C'est faux!... commença-t-elle d'une voix étranglée.
Un sourire d'ironique pitié effleurait les lèvres de Marius.
—Cinq minutes de réflexion vous prouveront qu'il est inutile de nier, interrompit-il.... Mais attendez: sur le livre des baptêmes de cette même église, Victor Chupin a trouvé enregistré le baptême d'une fille du sieur et de la dame de Thaller, d'une fille qui porte les mêmes prénoms que la première: Euphrasie-Césarine.