Elle eût voulu savoir son mari en sûreté à l'étranger, et cependant elle se fût estimée moins malheureuse si elle l'eût su caché près d'elle, dans Paris. Il avait eu bien raison, disait-elle, de s'enfuir, et néanmoins elle en était à envier le sort de ces pauvres femmes dont le mari est à Mazas et qui obtiennent la permission de le visiter plusieurs fois la semaine.
Et obstinément les mêmes questions lui revenaient aux lèvres:
—Où est-il en ce moment? que fait-il? à quoi pense-t-il? Comment a-t-il l'affreux courage de nous laisser sans nouvelles? Est-il possible que ce soit une femme qui l'ait poussé à l'abîme?... Et si oui, quelle est cette femme?...
Bien autres étaient les pensées de Mlle Gilberte....
Le grand malheur qui atteignait sa famille venait d'amener la brusque réalisation de ses espérances. La catastrophe de son père lui avait donné l'occasion d'éprouver l'homme qu'elle aimait et de le trouver supérieur à ce qu'elle eût oser rêver. Le nom de Favoral était à jamais flétri, mais elle allait être la femme de Marius, la marquise de Trégars....
Et dans la candeur de son honnêteté, elle s'accusait de ne pas prendre assez de part à la douleur de sa mère, et elle s'indignait de sentir au dedans d'elle-même des tressaillements de joie....
—Où est Maxence, demandait cependant Mme Favoral, où est M. de Trégars? Comment ne nous ont-ils rien dit de leurs démarches....
—Ils rentreront sans doute pour dîner, répondait Mlle Gilberte.
C'était si bien sa conviction, qu'elle avait donné des ordres à la servante pour que le dîner fût un peu meilleur que de coutume, et tout ce qu'elle avait de sang lui affluait au cœur à l'idée qu'elle allait être bientôt assise près de Marius, entre sa mère et son frère.
Vers six heures, un violent coup de sonnette retentit.