Obéissait-il à ce sentiment impérieux, plus fort que la volonté, plus puissant que la raison, qui pousse le misérable à révéler le secret qui l'obsède?...
—De ce jour, poursuivit-il, commença pour moi le supplice de la double existence que j'ai soutenue pendant des années. Ainsi le voulait ma maîtresse. Dur, avare, morose avec les miens, je devais, près d'elle, me montrer toujours souriant, et d'une prodigalité folle.... Mais j'aurais payé de mon sang et du sang des miens, ses baisers et ses caresses. De nouveau, M. de Thaller m'avait demandé d'altérer mes écritures, et je l'avais fait sans hésiter. Bientôt ce fut pour mon compte que je les altérai.
J'avais donné à ma maîtresse tout ce que je possédais, et elle était insatiable. Il lui fallait de l'argent, quand même, toujours, à flots. Elle avait voulu un hôtel pour nos rendez-vous, et j'en avais acheté un, rue du Cirque.... Si bien qu'entre les exigences du mari et celles de la femme, je devenais fou. Je puisais à ma caisse comme à une mine inépuisable, et comme je sentais qu'un jour viendrait où tout se découvrirait, je portais toujours sur moi un revolver chargé, pour me faire sauter la cervelle, quand on m'arrêterait.
Et, en effet, il tirait à demi de sa poche, et montrait à Marius un revolver.
—Si encore elle m'eût été fidèle! continuait-il, en s'animant peu à peu. Mais que n'ai-je pas enduré! Quand le marquis de Trégars est revenu à Paris, et qu'il s'est agi de le dépouiller, ne s'est-elle pas donnée à lui! Elle me disait: «Es-tu bête! Je n'en veux qu'à son argent, c'est toi que j'aime!...» Mais lui mort, elle en a pris d'autres. Notre hôtel de la rue du Cirque était, pour elle et pour sa fille Césarine, comme un lieu de débauche. Et moi, misérable lâche, je souffrais tout, tant je tremblais de la perdre, tant je craignais d'être sevré des semblants d'amour dont elle payait mes sacrifices inouïs!...
Et aujourd'hui, elle me trahirait, elle m'abandonnerait! Car tout ce qui est arrivé a été inspiré par elle, pour me procurer une somme qui nous permît de fuir, de vivre à l'étranger, en Amérique. C'est elle qui m'a soufflé l'ignoble comédie que j'ai jouée, pour endosser la responsabilité de tout. M. de Thaller a eu des millions, pour sa part; je n'ai eu, moi, que douze cent mille francs.
De grands frissons le secouaient, sa face s'empourprait....
Il se dressa, et brandissant les lettres qu'il était allé chercher:
—Mais tout n'est pas dit! s'écria-t-il. J'ai là des preuves que ne me savent ni le baron ni sa femme!.. J'ai la preuve de l'indigne escroquerie dont le marquis de Trégars a été dupe.... J'ai la preuve de la comédie jouée par M. de Thaller et par moi pour dépouiller les actionnaires du Crédit mutuel....
—Qu'espérez-vous?... interrogea Marius.