—Connaissez-vous le baron de Thaller? demanda-t-il.
Et sans attendre la réponse de Marius:
—C'est un Allemand, continua-t-il, un Prussien.... Son père était cocher de fiacre à Berlin, et sa mère servait dans les brasseries.... A dix-huit ans, une escroquerie le força de s'expatrier, et c'est en France qu'il vint s'établir, à Paris.... Admis dans les bureaux d'un agent de change, il vivait misérablement, quand il fit connaissance d'une blanchisseuse nommée Euphrasie, qui avait pour amant un grand seigneur très-riche, le marquis de Trégars, dont la faiblesse était de se faire passer pour un pauvre employé. Euphrasie et Thaller étaient faits pour s'entendre, ils s'entendirent et s'associèrent, apportant à l'association, elle sa beauté, lui son génie d'intrigue, tous deux leur corruption et leurs vices. Elle était enceinte alors. Quand elle accoucha, elle confia son enfant, une fille, à de pauvres gens de Louveciennes, avec la résolution bien arrêtée de l'y abandonner.
Et cependant c'est sur cette fille, dont ils espéraient bien n'entendre plus parler jamais, que les deux complices bâtissaient leur fortune.
C'est au nom de cette fille qu'Euphrasie arracha au marquis de Trégars des sommes considérables. Dès que Thaller et elle se virent à la tête de six cent mille francs, ils congédièrent le marquis et se marièrent. Alors déjà, Thaller avait pris le titre de baron, et menait un certain train.... Mais ses premières spéculations ne furent pas heureuses; la révolution acheva de le ruiner, et il allait être exécuté à la Bourse quand il me trouva sur son chemin, moi, pauvre imbécile qui m'en allais de tous côtés, demandant comment placer avantageusement mes cent cinquante mille francs....
C'est d'une voix rauque qu'il parlait, et, de son poing crispé dans le vide, il menaçait... le baron de Thaller sans doute.
—Malheureusement, reprit-il, ce n'est que bien plus tard que j'ai su tout cela. Sur le moment, M. de Thaller m'éblouit. Ses amis, Saint-Pavin et les banquiers Jottras, le proclamaient l'homme le plus fort et le plus honnête de France.... Je n'aurais cependant pas lâché mon argent sans la baronne.... La première fois que je lui fus présenté et qu'elle arrêta sur moi ses grands yeux noirs, je me sentis remué jusqu'au fond de l'âme.... Pour la revoir, je l'invitai avec son mari et les amis de son mari, à dîner chez moi, entre ma femme et mes enfants.... Elle vint. Son mari me fit signer tout ce qu'il voulut, mais en me quittant elle me serra la main....
Il en frissonnait encore, le malheureux!...
—Le lendemain, continua-t-il, je remis à Thaller tout ce que je possédais, et, en échange, il me donna la place de caissier du Crédit mutuel qu'il venait de fonder. Il me traitait en subalterne, et ne m'admettait pas dans son intérieur, mais j'en riais: la baronne m'avait permis de la revoir, et presque toutes les après-midi, je la rencontrais aux Tuileries, et j'avais osé lui dire que je l'aimais éperdûment.... Si bien qu'un soir elle consentit à accepter, pour le surlendemain, un rendez-vous dans un appartement que j'avais loué.... La veille de ce jour, et pendant que j'étais comme fou de joie, la veille de ce premier rendez-vous, le baron de Thaller me demanda de l'aider, au moyen de certaines irrégularités d'écriture, à masquer un déficit, provenant de fausses spéculations.... Comment refuser à l'homme que je m'apprêtais, pensais-je, à tromper? Je fis ce qu'il voulait.... Le lendemain, Mme de Thaller était ma maîtresse, et j'étais perdu....
Cherchait-il à se disculper?