—J’entre dans un café, un monsieur y entre aussi. Je demande une demi-tasse, il demande une demi-tasse. J’appelle le garçon, il l’appelle; je sucre mon café, il sucre le sien. Vous comprenez que la moutarde me monte au nez. Je prends ma petite cuiller, il prend la sienne; je remue mon café, il remue le sien. Je bouillais de colère. Je le regarde, il me regarde; enfin je verse mon petit verre dans ma tasse, il verse son petit verre dans sa tasse, mais d’une façon si impertinente et si grossière, que, ma foi, je n’y tins plus. Nous nous battîmes, je le blessai. J’en eus regret cependant, car, devenus amis, il me jura toujours n’avoir jamais eu l’intention de m’offenser.
Le lieutenant Grognon a, lui, la fantaisie en horreur.
—L’ordonnance, grogne-t-il souvent, je ne connais que ça.
—Mais cependant, lui disent les autres officiers pour aller dans le monde?...
—Je n’y vais pas. On est soldat ou on ne l’est pas. J’ai toujours des bottes d’ordonnance, moi.
—Lieutenant, couchez-vous avec?
Il sort furieux.
Son ennemi intime est le sous-lieutenant élégant, le roi de la fantaisie au 13e. Celui-là fait venir ses pantalons de chez Tribout, de Saumur, le bon faiseur. Il prend ses bottes chez Jayez, de Saumur, également le bon faiseur; ses schakos lui arrivent de chez Koski, de Paris, toujours le bon faiseur.
Souvent le soir, au risque d’attraper huit jours d’arrêts, car le colonel est intraitable sur cet article, il se met en bourgeois, afin d’essayer de délicieuses redingotes et des gilets exquis qu’un lui envoie de Paris.
Ce sous-lieutenant n’a de rival en élégance, au régiment, que le capitaine du 5e escadron; mais il l’emporte de beaucoup pour les avantages extérieurs. Jeune, joli garçon, il est grand et admirablement proportionné, et lorsqu’aux jours solennels il serre de deux crans le ceinturon qui le coupe en deux, sa taille, au dire des dames de Saint-Urbain, tiendrait dans les dix doigts.