Le capitaine du 5e escadron, lui, frise la quarantaine, ses cheveux blanchissent aux tempes, et l’on sait, à n’en pas douter, qu’il teint ses moustaches, toujours si noires et si brillantes, soigneusement cirées et encore fort longues, bien que le colonel lui ait demandé le sacrifice de quelques centimètres.
De plus, malgré tous ses efforts pour combattre l’obésité, il prend du ventre, et c’est à grand’peine qu’il le contient dans une ceinture-corset, que chaque matin son brosseur a toutes les peines du monde à serrer. Longtemps cette idée de corset a été repoussée par les amis du brillant capitaine, mais après deux ou trois expériences ils ont dû se rendre à l’évidence.
Lorsqu’il est en grande tenue, serré, sanglé, étranglé dans son uniforme—et son corset—le capitaine est dans l’impossibilité de faire le moindre mouvement, il ne peut ni se baisser, ni courir, ni même allonger la jambe, tant son pantalon bien tendu est fortement sollicité d’en haut par les bretelles, d’en bas par les sous-pieds.
Tout le régiment rit encore de la dernière mésaventure de l’élégant capitaine.
Un beau dimanche, dans l’après-midi, après une revue à pied, il traversait la cour du quartier, lorsqu’il laissa tomber son porte-monnaie qui ne renfermait pas moins de 500 francs ce jour-là.
Cet accident consterna le capitaine. Comment faire en effet? se baisser simplement et ramasser le maudit porte-monnaie?... impossible. Appeler un hussard pour lui demander ce service? impossible encore. C’était vouloir se couvrir de ridicule. Cependant il ne se sentait pas le courage d’abandonner ainsi 500 francs qui pouvaient lui revenir, c’est vrai, mais qui couraient aussi grand chance d’être à tout jamais perdus.
Debout, au milieu de la cour, il considérait d’un œil morne son fatal porte-monnaie. Il eut un instant l’idée de le ramasser. Il essaya de se baisser, en avant d’abord, puis de côté, puis en écartant les jambes. Vains efforts. Trois sous-lieutenants qui l’observaient de loin avaient parié qu’il allait s’éloigner abandonnant l’objet perdu, lorsqu’il lui vint une idée sublime.
Il poussa du pied le porte-monnaie doucement, puis plus fort et, de petites poussées en petites poussées, il le roula hors du quartier d’abord, puis tout le long de l’avenue, puis enfin jusqu’au Café militaire, où il le fit ramasser par un garçon.
Bien d’autres anecdotes encore charment les disettes du Café militaire, égayées par les calembours terribles des deux lieutenants atteints de cette affreuse maladie.
On épuise aussi le répertoire des souvenirs, variations éternelles sur l’air populaire de T’en souviens-tu? on parle de Saumur, de Saint-Cyr, de ce bon temps où l’on était si malheureux.