Le barbier est responsable des têtes de toute sa compagnie: les barbes sont-elles trop longues, les cheveux dépassent-ils l’ordonnance, c’est à lui que l’on s’en prend; le règlement est là, il doit l’exécuter à la lettre, passer l’inspection et tondre ses frères d’armes le plus ras possible, malgré eux souvent.
Il est des troupiers, en effet, qui tiennent à leur chevelure, cet ornement naturel de l’homme. Le militaire galant aimerait assez à porter les cheveux longs, peut-être pour qu’une main amie pût en lutiner les boucles; mais le règlement est impitoyable.
«—Du moment ousque les cheveux ils sont saisissables avec la main, dit le brigadier, c’est qu’ils ont itérativement besoin d’être coupés.»
Il n’est sorte de moyen employé par le troupier coquet pour conserver ses cheveux; il les mouille chaque jour ou les colle le long des tempes à force de cosmétique, puis il les relève sous son képi avec un soin extrême.
Peines perdues! les officiers sont au fait de ces ficelles, ils relèvent le képi, ébouriffent les cheveux, et alors le délinquant et le barbier responsable sont à peu près certains de deux ou même de quatre jours de consigne.
Les vieux renards, les finauds, ne s’arrêtent pas à ces moyens vulgaires; ils feignent des maux d’yeux ou d’oreilles et obtiennent du chirurgien-major l’autorisation de porter les cheveux longs.
Les jours de grande revue sont pour le barbier des jours terribles. En moins de deux heures, il doit tomber cent cinquante ou deux cents barbes, sans compter les coupes de cheveux.
C’est alors qu’il faut le voir, les manches retroussées jusqu’au coude, armé de son terrible rasoir, qu’il n’a même pas le temps d’affiler; les soldats, il faudrait dire les patients, se savonnent eux-mêmes d’avance, et les uns après les autres viennent prendre place sur le banc du supplice. En un tour de main la chose est faite, les barbes les plus dures ne résistent pas, les poils qui ne veulent pas se laisser couper sont arrachés; la joue saigne bien un peu, mais c’est la moindre des choses: qu’est-ce qu’une écorchure, d’ailleurs, pour le soldat français? Le barbier est, au reste, un homme consciencieux, et s’il lui arrive parfois de couper une oreille, il a grand soin d’en rendre le morceau au légitime propriétaire.
Les troupiers redoutent le rasoir, mais ils se moquent volontiers du barbier; ils l’appellent le boucher ou l’écorcheur, tout bas, car s’il les entendait, il tient la vengeance entre ses mains.
Dans tous les régiments qui ont fait campagne en Afrique, le barbier a pour plat à barbe une carapace de tortue.