Les sous-officiers, non-seulement de l’escadron, mais de tout le régiment, lui donnent leur pratique; il devient leur favori, leur homme indispensable, ils ont pour lui des attentions, presque des prévenances, et vont jusqu’à lui permettre un certain degré de familiarité.
Louis XI, de son barbier, avait bien fait son premier ministre.
LE VAGUEMESTRE
Il est pressé, très-pressé, excessivement pressé; c’est sa spécialité. Ne cherchez pas à lui parler, il ne peut vous répondre; n’essayez pas de l’arrêter, il vous flanquerait à la salle de police, tout net. Il ne marche pas, il court; il n’a pas un moment à lui, pas une heure, pas une minute, pas une seconde.
Ce matin, l’affreux réveil n’avait pas encore chassé les soldats de leur étroite couchette, qu’il était déjà debout, lui, rasé, botté, prêt à partir. Il est pressé.
Si cependant vous trouvez le moyen d’interroger le vaguemestre, voici à peu près ce qu’il vous répondra:
—Quelle vie! quel métier! Tenez, monsieur, il n’est pas encore neuf heures du matin, et j’ai déjà fait trente courses; à peine ai-je eu le temps d’avaler la goutte à la hâte, encore j’ai failli m’étrangler. Qui sait si j’aurai le temps d’absorber mon absinthe? Déjeunerai-je, même? c’est une question. Tel que vous me voyez, j’arrive toujours à la pension régulièrement une heure après les autres, tout est mangé, il ne reste plus rien; s’il reste quelque chose, c’est que les autres n’en ont point voulu, c’est par conséquent déplorable. On me fait alors un œuf sur le plat (Avec un rire amer) un œuf! un homme qui a couru toute la matinée! Je suis vaguemestre, monsieur, ne le soyez jamais; existence insoutenable! métier de chien! Demain, bien sûr, je donne ma démission et je reprends mon service à l’escadron, comme les autres... Mais qu’ai-je fait! Voilà dix minutes que je perds à bavarder, sauvez-vous, soyez maudit! J’aurais eu le temps d’absorber mon absinthe.
Tout n’est pas rose, il faut bien l’avouer, dans le métier de vaguemestre!
Le vaguemestre est le Mercure de cet Olympe que l’on appelle l’état-major d’un régiment; comme ce dieu, il doit avoir des ailes aux talons de ses bottes. De plus, il est le directeur de la poste du régiment; toutes les lettres qui partent ou qui arrivent lui sont remises; il doit savoir les heures de départ et d’arrivée des courriers, porter les lettres, aller les chercher; les soldats reçoivent-ils de l’argent sur la poste, ils ne peuvent le toucher eux-mêmes; ils portent leur mandat au vaguemestre, qui reçoit l’argent pour eux et le leur remet ensuite, contre un reçu signé sur son livre de poste. Aussi, je vous le garantis, la journée du vaguemestre est bien employée. Et, encore, s’il ne fallait que de l’agilité, mais c’est qu’il faut penser à tout; le moindre oubli, le moindre retard peuvent avoir des conséquences graves; oubli et retard sont sévèrement punis.
Dès le matin, le vaguemestre court à la poste, et de là chez le colonel pour prendre l’ordre; il revient alors bien vite à la caserne avec le courrier.