Gédéon suivit le marchef au magasin d’habillement.
Là trône et règne le capitaine d’habillement, un capitaine à part.
Celui du 13e est très-marié et on ne peut plus bourgeois. Il prétend avoir l’état militaire en horreur, et fera pour ce motif, sans doute, toutes les démarches imaginables pour reculer l’heure de sa retraite.
Il ne passe pas une heure de la journée sans s’écrier: Chien de métier! et, dans son exaspération contre le pantalon garance, il a juré que, dût-il faire acte d’autorité paternelle, son fils ne serait jamais troupier. Aussi l’a-t-il envoyé à la Flèche, où il pioche l’X en vue de Saint-Cyr.
C’est un gros homme à la face épanouie; l’habitude qu’il a prise de toujours gonfler ses joues comme s’il soufflait sur sa soupe, lui donne un faux air d’ange bouffi. Depuis longtemps d’ailleurs il a renoncé aux vanités de la fine taille, et son ventre croît en liberté dans les plis d’un pantalon à ceinture élastique. Il porte des uniformes aisés.
Sa position lui permet de vivre presque en dehors du régiment, et il en profite, sauf pour ce qui concerne le café.
Sa vie serait donc heureuse, si, de temps à autre, il n’y avait les grandes revues d’inspection—à cheval. Cette grande revue est le fantôme de ses nuits.
Ce jour-là, bon gré mal gré, il faut sangler le ceinturon et monter à cheval.
Monter à cheval! ô terreur! Ce n’est pas qu’une fois en selle il craigne de tomber, oh! non: il a, dit un mauvais plaisant de lieutenant, un trop bel aplomb pour cela; mais le difficile est d’arriver en selle.
Tous les hussards du 13e ont contemplé le capitaine d’habillement à cheval, nul jamais ne l’a vu ni monter ni descendre.