Ils ignoraient qui il était, et des deux côtés on appuyait des canons de pistolet sur ses tempes et on le menaçait d’épées nues.

Mais que lui importait la mort, à ce député de Paris... Qui sait même si son souhait le plus ardent n’était pas de mourir ainsi sur le champ d’honneur du devoir.

Ah! c’était un spectacle terrible que de voir cet homme à cheveux blancs, la tête nue, les habits en désordre, ballotté entre ces furieux en armes, rempart vivant entre ces haines furibondes, impassible quand sa chair eût dû frémir au contact glacé du fer.

Pour lui, offrir sa poitrine n’était pas une figure de rhétorique.

Il voulait parler, il parla... Il sut contraindre à l’écouter ces hommes qui semblaient incapables de rien entendre...

«Insensés, leur criait-il, ne comprenez-vous donc pas que nos discordes sont la joie de nos ennemis et font toute leur audace!... Quoi! pendant que nos volontaires pleurent de rage de n’avoir pas d’armes, vous, assez heureux pour en posséder, vous les tournez les uns contre les autres!... Le flot de l’invasion monte, et pour un vivat vous en venez aux mains!... Faut-il donc que je vous relise l’insultant manifeste de Brunswick!... La France ne doit plus avoir qu’une pensée, qu’une haine, qu’un cri: dehors les barbares!... Il serait voué à l’exécration des races futures, le malheureux qui verserait une goutte de sang Français, pendant que les Prussiens souillent notre sol.»

Mais ce n’est que bien imparfaitement que je vous traduis les paroles de mon parrain... Tous les journaux d’alors les rapportèrent, et on pourrait les y retrouver...

Ce que je puis vous dire, c’est que je vis les sabres rentrer au fourreau, honteux d’en être sortis... C’est que les Marseillais voulurent rendre hommage à l’homme courageux qui les avait rappelés au devoir, c’est qu’ils l’escortèrent jusqu’à sa maison en chantant l’hymne sublime dont ils firent, les premiers, retentir les échos de Paris...

Cet hymne, mes amis, c’était la Marseillaise.

Comment il fut trouvé, ce chant sacré de la patrie armée, à Strasbourg, à deux pas de l’ennemi, dans l’atmosphère brûlante des bataillons volontaires... nul ne l’ignore.