C’est vous dire l’impatience dont on était dévoré, le travail des imaginations et par contre le déluge de nouvelles fausses dont on était inondé.

Fabriquer des nouvelles était une manie. Il y avait des gens qui s’en faisaient une renommée et presque un état. Les plus habiles exerçaient au Palais-Royal, on les connaissait, et dès qu’ils paraissaient, on les hissait sur un banc et on les écoutait.

Et suivant que c’était tel ou tel qui pérorait, on croyait tout perdu ou tout sauvé, et c’était des cris de joie absurdes ou des paniques plus ridicules encore.

Parmi ces beaux donneurs de renseignements, il en est un qu’il me semble voir encore.

C’était un certain Mouchet, haut comme ma botte, bancroche et bossu, noir de peau et le nez en vrille qu’on avait surnommé le Diable boîteux. Il avait une voix si aigre et si perçante qu’on l’entendait sous les galeries de bois et qu’il faisait taire tous les autres. Il ne manquait pas d’une certaine faconde, s’étant exercé longtemps au club des Minimes.

Ce Mouchet avait la spécialité des nouvelles désastreuses.

Il n’était guère d’après-midi qu’il ne nous annonçât que nos soldats venaient d’être mis en pleine déroute. Et si quelqu’un faisait seulement mine de douter, tout de suite il tirait de sa poche et lisait une lettre qu’il venait, jurait-il, de recevoir de l’armée, à l’instant même.

Il s’était, par surcroit, donné l’emploi de dénoncer quotidiennement le général La Fayette, lequel n’était guère en odeur de patriotisme, et qui était bien loin déjà du temps où on arrachait pour s’en faire des reliques les crins de son cheval blanc.

Le malheur est que cet intarissable parleur n’inventait pas toujours.

Il disait vrai, par exemple, en annonçant que le duc de Bade avait mis les Autrichiens dans Kehl, et qu’on craignait un complot pour livrer Strasbourg. Il disait vrai en affirmant que l’Alsace, debout et frémissante, demandait en vain des armes pour marcher à l’ennemi.