C’est de même par Mouchet que j’appris les trop réels malheurs des Flandres.
Là, le vieux Luckner, le général de la Révolution, n’était pas à la hauteur de son rôle. Poussé par Dumouriez, il s’était d’abord avancé et avait pris Courtrai et deux places fortes. Puis, tout à coup, comme s’il eût été effrayé de sa témérité et de son succès, il s’était replié en hâte jusque sous le canon de Lille, après en avoir fait juste assez pour compromettre les amis et les partisans de la France.
—Or, concluait Mouchet, de sa voix glapissante, or, je le demande aux braves sans-culottes qui m’écoutent, pourquoi cette retraite?... Parce que M. Véto l’a ordonnée. La trahison est visible, on veut donner aux Prussiens le temps d’arriver.
Ce qu’il ne disait pas, ce Mouchet, c’est que, pour tenir tête à tête à l’armée autrichienne, Luckner n’avait pas quarante mille hommes, brûlants d’enthousiasme, c’est vrai, mais sans aucune instruction militaire, à peine organisés, sans vivres, presque sans munitions.
C’est l’objection qui me vint, et le soir, je la soumis à mon père, mais lui, pourpre d’indignation, et les poings crispés.
—Et à qui donc s’en prendre, s’écria-t-il, si notre frontière est ouverte, si les cadres de nos armées sont vides, si nos soldats manquent de tout, si nos généraux sont des poltrons ou des incapables, à qui donc s’en prendre, sinon à celui qui a juré de défendre la France, qui en a les moyens, et qui ne le fait pas?...
C’est pourtant juste, pensais-je, mon père a raison.
Mais lui, s’animant poursuivait:
—On devait établir un camp entre la frontière et Paris. Où est-il ce camp? Ce ne sont cependant pas les soldats qui manquent.
Ah! ce n’était que trop évident; la France était en péril, les plus simples ne s’y trompaient pas. Mais ce péril, comment le prévenir?...