Et ces officiers, si remarquables d’ailleurs que fussent leurs qualités personnelles, leur patriotisme et leur bravoure, ignoraient presque tous les premiers et les plus vulgaires éléments de l’art militaire.
Être assimilés aux troupes de ligne révoltait les volontaires... Ils se fâchaient dès qu’on leur disait que sans discipline il n’est pas d’armée, partant pas de victoire. L’idée de subordination, dans leur imagination défiante, était inséparable de l’idée de despotisme.
Je me rappelle qu’un de mes parents, un homme superbe, de vingt ans, maître corroyeur, nommé Lefort, qui avait été élu commandant d’un bataillon, disait gravement à mon père:
—Jamais les sans-culottes que je commande ne subiront les ordres d’un général, je ne les subirais pas moi-même...
—Cependant, objectait mon père, pour tenir campagne, pour livrer bataille...
—Eh bien!... qu’est-il besoin d’un général!... Je conduis mes hommes à l’ennemi... ce n’est pas difficile, n’est-ce pas?... Je commande en avant... nous nous précipitons et nous sommes vainqueurs, et nous ne sommes pas tués...
En vain, pendant tout une soirée, nous nous tuâmes, mon père et moi, à expliquer à cet entêté qu’il n’est d’efforts efficaces que ceux qui sont concertés... Vainement nous nous épuisâmes à lui démontrer qu’une bataille est une action immense dont chaque épisode doit être réglé par un chef suprême utilisant à propos toutes les ressources...
Il nous écoutait attentivement, hochant même la tête d’un air d’approbation; puis, quand nous pensions l’avoir convaincu:
—Tout cela est bel et bon, nous disait-il, mais notre idée à nous autres est de marcher comme je vous l’ai dit...
Ce n’est que deux ans plus tard, après le déblocus de Landau, si je ne m’abuse, que je revis mon parent Lefort.