Il était capitaine de grenadiers. Nous passâmes une journée ensemble, et comme je le voyais mener ses hommes un peu... militairement, je lui rappelai ses opinions et ses discours d’autrefois.

De ma vie, je n’ai vu un homme rire de meilleur cœur.

—C’est pourtant vrai, me répondit-il, je vous ai dit toutes ces bêtises-là... et le pis est que je les pensais... Ce que c’est pourtant que de vouloir raisonner sur des choses qu’on ignore!... Mais les plus courtes folies sont les meilleures, et la mienne n’a guère duré... Nous n’avions pas rejoint l’armée depuis trois fois vingt-quatre heures, que je m’étais jugé... Je rassemblai donc mes volontaires, et après leur avoir fait former le cercle: «Mes enfants, leur dis-je, pourquoi m’avez-vous nommé votre commandant? Parce que je suis un honnête homme, n’est-ce pas, un bon vivant et un gaillard que ne fera jamais bouder une balle prussienne... Je vous remercie de l’honneur... Malheureusement, comme je ne suis pas seulement capable de commander un à gauche par quatre, comme le premier caporal venu m’en remontrerait, si je vous mène au feu, je suis dans le cas de vous faire tous massacrer sans profit pour la patrie. C’est pourquoi je m’en vais de ce pas aller trouver le général en chef et le prier de nous nommer un commandant qui sache son métier et nous apprenne le nôtre, qui est de tuer le plus possible et d’être tué le moins qu’on peut... Si ça vous va, tant mieux! sinon, tant pis! Et là-dessus: Vive la nation! et rompez le cercle...» Et aussitôt dit, aussitôt fait. Kellermann nous envoya un solide lapin qui savait sa théorie comme une dévote son pater, et je devins simple grenadier comme les camarades... Un mois après j’étais sergent, me voici capitaine, avant cinq ans, si un boulet ne m’emporte pas, je serai général, et je saurai mon métier...

Mais tous les volontaires n’avaient pas ce bon sens et cette bonne foi.

Il n’y en eut que trop qui ne surent pas reconnaître ou ne voulurent pas avouer que le courage sans discipline ne sert de rien. Et Kellermann, Beurnouville et Custine n’eurent que trop à se plaindre de l’insubordination des fédérés qui arrivaient au camp de Châlons.

Il y en eut d’autres qui ne s’étaient pas parfaitement rendu compte du sacrifice qu’ils faisaient à la patrie, qui partirent pour la frontière comme pour une partie de plaisir et que les premières privations étonnèrent et irritèrent jusqu’à la révolte.

Si j’avais sous la main les journaux du mois de septembre 1792, je vous lirais une pétition qu’adressait à l’Assemblée nationale le bataillon d’une petite ville de l’ouest...

Mais je suis assez sûr de ma mémoire pour vous la citer textuellement:

«Citoyens législateurs, écrivaient ces soldats, un peu plus que naïfs, nous venons vous dénoncer notre général, qui ne peut être qu’un traître vendu aux Prussiens, ou un aristocrate...

»Voici quatre nuits qu’il nous fait coucher en plein champ, sur la terre nue, sans couverture, et cela, par une bruine épaisse qui nous mouille et nous refroidit jusqu’aux os... Aussi, sommes-nous presque tous atteints de maux de gorge...