»Ce traître, la nuit dernière, a poussé la perfidie jusqu’à nous empêcher d’allumer des feux, sous prétexte que leurs lueurs révéleraient notre position aux Prussiens... comme si se cacher de l’ennemi n’était pas indigne d’un patriote.

»Nous n’avons depuis deux jours d’autres vivres que la farine dont nous faisons une sorte de bouillie d’autant plus détestable que nous manquons totalement de sel... Pas de vin, pas de viande, pas d’eau-de-vie, rien enfin!...

»Il est clair, citoyens législateurs, que l’aristocrate qui nous commande a formé le projet exécrable de nous affaiblir, de nous exténuer, pour nous livrer plus aisément à l’ennemi...

»Nous vous demandons sa mise en jugement...»

Eh bien! mes amis, il se trouva un membre de l’Assemblée nationale, pour appuyer cette étrange pétition... Il demanda une enquête, et qui peut savoir ce qu’il eût demandé, si sa voix n’eût pas été couverte par un immense éclat de rire...

Je dois ajouter que moins de deux mois plus tard, ceux qui avaient signé la pétition ne s’en vantaient pas...

C’est vers cette époque qu’un matin des conscrits du bataillon de Saint-Laurent se présentent tumultueusement à Kellermann.

—Citoyen général, lui dit l’orateur de la troupe, on nous a donné des souliers si mal ajustés et d’un cuir si grossier que nous souffrons des pieds.

Lui les regarde, avec ce flegme étonnant qui ne le quittait jamais, et les montrant à quelques grenadiers de la Moselle debout près de lui:

—Avez-vous jamais vu, leur dit-il, des mâtins d’aristocrates pareils... La patrie leur donne des souliers et ils ne sont pas encore contents!...