Les pulsations du cœur de Paris s’arrêtèrent pour ainsi dire.
Chacun se sentait oppressé comme le joueur qui, sur une seule carte, risquerait tout ce qu’il possède, tout ce qu’il a de plus cher au monde: honneur, famille, fortune...
Tout ce qu’elle pouvait faire, la France l’avait fait, ses destinées, désormais, étaient aux mains de la Providence, son sort dépendait d’une bataille...
Les Prussiens étaient à six marches de Paris, la faible armée de la Révolution les arrêterait-elle?...
Aussi, mes amis, quelles inexprimables angoisses!... Quelles tortures quand on songeait combien faibles étaient nos chances et grandes celles de nos ennemis... Ils étaient tant nous et étions si peu!...
Toute existence sociale était suspendue. On ne vivait plus, on ne mangeait plus, on ne dormait plus... On attendait la grande nouvelle, la nouvelle de vie ou de mort. Tout homme qui paraissait à cheval aux barrières était pris pour un courrier, arrêté et questionné... Il y avait des gens qui prêtaient l’oreille, croyant, ô folie de l’anxiété, entendre dans le lointain le grondement sourd du canon.
Il ne fallait rien moins que la grande voix de Vergniaud pour arracher la France à cette stupeur.
Il parut à la tribune:
«Tous les jours, commença-t-il, j’entends dire: nous pouvons éprouver une défaite. Que feront alors les Prussiens? Viendront-ils à Paris? Non, si Paris est dans un état de défense respectable, si vous préparez des postes où vous puissiez opposer une forte résistance; car alors l’ennemi craindrait d’être poursuivi et enveloppé par les débris même de l’armée qu’il aurait vaincue, et d’en être écrasé comme Samson sous les ruines du temple qu’il renversa... Au camp donc, citoyens, au camp!...
»Eh quoi! tandis que vos frères, vos concitoyens, par un dévouement héroïque abandonnent ce que la nature doit leur faire chérir le plus, leurs femmes, leurs enfants, leurs foyers, demeurerez-vous plongés dans une molle oisiveté!