Et ces belles espérances, le généralissime de S. M. le roi de Prusse, le duc de Brunswick les partageait...
Et cependant il avait la réputation d’un sage, celui-là, d’un politique avisé et d’un philosophe, il avait gagné des batailles et s’était garanti des désordres de la cour dissolue où il avait été élevé.
Il connaissait le monde autrement que par ses flatteurs... Souverain, il avait voyagé en simple particulier, il avait visité la France et s’était arrêté plusieurs mois à Paris...
Mirabeau, qui avait été à même d’étudier le duc de Brunswick dans sa capitale même, nous a laissé de lui ce portrait:
«... Sa figure annonce profondeur et finesse... Il parle avec précision et élégance, il est prodigieusement laborieux, instruit, perspicace... Religieusement soumis à son métier de souverain, il a compris que l’économie était son premier devoir... Sa maîtresse, mademoiselle de Hartfeld, est la femme la plus raisonnable de la cour... Véritable Alcibiade, il aime les grâces et les voluptés, mais elles ne prennent jamais sur son travail et sur ses devoirs, même de convenance. Est-il à son rôle de général Prussien, personne n’est aussi matinal, aussi actif, aussi minutieusement exact... Ce prince n’a que cinquante ans. Son imagination brillante et sa verve ambitieuse se prennent facilement de premier mouvement, mais sa méfiance des hommes et le soin de sa réputation le ramènent bientôt aux hésitations de l’expérience et à une circonspection peut-être excessive...»
Dans un autre passage de sa correspondance secrète, Mirabeau nous montre le duc de Brunswick comme «dominé, surtout, et avant tout, par une frayeur extraordinaire de perdre ou seulement de compromettre l’énorme réputation militaire qu’il s’était acquise pendant la guerre de sept ans...»
Si donc le roi de Prusse eût conservé quelques doutes, ils se fussent dissipés devant l’assurance de son généralissime, lequel, non moins présomptueux que Bischofswerder, le rose-croix, disait à ses officiers:
«Surtout, messieurs, pas d’embarras, pas de dépense... Ce n’est pas une campagne que nous entreprenons, mais une simple promenade militaire...»
Il est vrai que Brunswick, lui aussi, avait été rassasié jusqu’au dégoût,—ce sont les propres expressions de sa lettre—de basses adulations et de louanges anticipées...
Il n’avait pas encore quitté Coblentz, que déjà on ne l’appelait plus que le bras droit des rois et le héros du Rhin...