Toutes ces circonstances, vous devez le comprendre, mes amis, exaltaient jusqu’au délire la confiance de ces Prussiens, qui, au mépris de toute justice, envahissaient notre territoire.
Depuis Frédéric-Guillaume, jusqu’au dernier goujat des cantines, il n’était pas un homme de toute cette armée qui ne se tint pour assuré de coucher à Paris avant quinze jours.
Tous les mémoires du temps—et ils sont nombreux—qui rapportent les projets et les conversations des états-majors, sont unanimes sur ce point.
A Coblentz, au Café des trois couronnes, le passe-temps favori des émigrés était de jouer des dîners et des parties de plaisir payables à Paris.
Les officiers prussiens, gens remplis de prudence, quêtaient de tous côtés des renseignements sur la façon de vivre en France, et particulièrement à Paris. Ils s’informaient du prix de toutes choses, des modes et des bons endroits.
Beaucoup étaient munis d’une sorte de guide, où étaient indiqués, étape par étape, les meilleurs gîtes, les bons hôtels des villes que l’armée devait traverser, les vins qu’il fallait boire selon le pays.
J’ai eu entre les mains un de ces itinéraires, trouvé dans la poche d’un officier tué à Valmy. Le pauvre diable y avait noté les adresses d’une table d’hôte à trois livres, rue Saint-Honoré, et d’une maison meublée rue du Bouloi... A la suite, était une longue liste d’objets de toilette et de fantaisie que sa maîtresse et ses sœurs l’avaient chargé de leur rapporter.
Enfin, beaucoup des chefs de l’armée avaient écrit à Paris pour qu’on leur retint des logements, et si forte était leur persuasion qu’ils les occuperaient, qu’ils avaient fait verser des arrhes par leurs agents...
Gœthe, que le roi de Prusse traînait à sa suite, pour qu’il fût l’historiographe de ses conquêtes, Gœthe a raconté dans sa correspondance les transports d’orgueil de son souverain.
C’était la veille de l’invasion, et l’armée prussienne tout entière était campée sur notre frontière...