Tant loin qu’il put s’étendre, on ne distinguait que baïonnettes, casques et armures, reluisant au soleil.

Au centre, était massée une artillerie formidable que devait alimenter un parc immense de caissons et de fourgons.

Au premier plan, s’alignaient droits et raides comme un mur, les régiments de la garde, les vieux grenadiers de Frédéric-le-Grand, tous hommes de six pieds, restes des vieilles bandes qui avaient conquis la Silésie, que le soleil et la glace, les journées de marcher sans pain, les nuits sur la terre mouillée, avaient endurci et bronzé.

Ceux-là passaient pour des soldats invincibles, les premiers de l’Europe pour la discipline, qui en faisait autant d’automates, et par leur mépris de la mort qu’ils avaient tant de fois bravée.

A midi, Frédéric-Guillaume parut à cheval, suivi du duc de Brunswick, escorté de tout un escadron d’officiers emplumés et dorés.

Il se posta sur un tertre élevé, et contemplant autour de lui ce fourmillement terrible d’hommes et de chevaux qui emplissait l’horizon, le vertige de l’orgueil lui monta au cerveau et il s’écria:

—La France est à moi!... Je serai généreux!...

C’est le lendemain de cette revue que l’armée prussienne entra en France.

Malheureusement cette générosité, dont Frédéric-Guillaume avait plein la bouche, ses soldats ne l’avaient pas au cœur.

Ils avaient pris à la lettre cette phrase abominable du manifeste du duc de Brunswick, cette phrase qui semble la déclaration de guerre, non d’un prince civilisé, mais d’un chef de sauvages: