Et le roi de Prusse s’avança en France, n’ayant qu’une crainte, c’est que notre armée, cette armée de tailleurs et de savetiers, ne l’attendît pas et se dispersât à son approche, comme les feuilles sèches au souffle de l’ouragan...

Et nous, pour contenir ce torrent de barbares faméliques et pillards, pour résister à ces escadrons d’émigrés frémissants de haine, qu’avions-nous?...

Ah! mes amis, vous le dire, c’est vous expliquer le désarroi des ministres, la stupeur de l’Assemblée, le découragement de Kersaint, les terreurs désordonnées de Paris.

Vous le dire, c’est vous rappeler tout ce que nous devons de reconnaissance à ces hommes qui ne désespérèrent pas du salut de la patrie, quand tout était désespéré...

L’armée que nous avions à opposer à l’invasion, l’armée nationale, jaillie du grand effort de la patrie en danger, n’existait encore que sur le papier, sur les registres d’enrôlement... Les ateliers patriotiques n’avaient pas achevé ses uniformes, ses armes n’étaient pas sorties des mains de l’ouvrier.

Ce qu’on en avait pu mettre sur pied, commençait en hâte dans les camps et sur nos places publiques son éducation militaire, ou dispersé par petits pelotons sur toutes les routes de France, doublait les étapes pour joindre plus tôt l’ennemi.

Notre seule force disponible se composait donc de troupes de ligne, comme on disait alors grossies de quelques centaines de bataillons de fédérés de 91, et de gardes nationales non soldées.

Si encore elle eût été solidement unie, cette armée si faible, soumise à une forte discipline, maniable et enflammée du même patriotisme!...

Hélas! telle n’était pas la situation.

L’émigration, en lui enlevant les deux tiers de ses officiers, l’avait disloquée. Elle était déchirée par les factions, livrée à une incroyable licence, dévorée de soupçons et de défiances et travaillée sans relâche par les ignobles tentatives d’embauchage des espions du roi de Prusse.