Il était trop délié pour ne pas comprendre tout ce qu’il peut tenir de menaces dans un sourire de cour.

Aussi se tint-il coi, vivant de trois mille livres de revenu qui venaient de lui échoir par la mort de son père, et d’une pension que lui avait fait octroyer le duc de Choiseul.

Sa société se composait alors presque exclusivement d’artistes et de gens de lettres; il passait gaiement la soirée avec eux, et comme il fallait bien que son activité trouvât une issue, il employait ses nuits à rédiger des projets de campagne.

Il se croyait oublié, et il faut bien le dire, il s’en désolait, quand M. de Choiseul l’envoya chercher.

Il s’agissait de se rendre en Pologne, et d’y organiser le parti patriote polonais assez fortement pour le mettre à même de résister aux entreprises de la Russie, qui déjà préludait à l’effacement de la carte d’Europe, de ce malheureux pays.

Pour cette mission, un homme d’expédients et de décision était nécessaire, un homme dévoué, en même temps, et prêt à tout, même à être désavoué et puni au besoin, car l’expédition devait être tenue absolument secrète même aux ambassadeurs et agents officiels du gouvernement français...

Dumouriez accepta toutes les chances et partit.

Son œuvre de six mois est à peine croyable. De rien, du néant, il tira quelque chose. De quelques soldats épars, il constitua le noyau d’une armée de l’indépendance. Il improvisa une artillerie avec de vieux canons de tous les titres, qu’il déterra de droite et de gauche. Il créa même deux places fortes, dont l’une résista à une sérieuse attaque des Russes...

Il fit plus. Aidé puissamment par une intriguante, spirituelle au possible et d’une rare beauté, la comtesse de Mniszeck, il fut sur le point de mettre un terme aux divisions séculaires des Polonais; divisions funestes, qui avaient commencé la décadence de la patrie, et allaient consommer sa ruine.

Si Dumouriez eût réussi, la Pologne serait peut-être aujourd’hui la puissance prépondérante du nord.